«C'était en 1999. L'Hôtel de la Gare était fermé, en rénovation. J'ai pourtant rencontré, sur son escalier, un groupe de Schwytzois fredonnant la chanson de la Petite Gilberte. Son mythe est intact.» Georges Zaugg, député radical de Courgenay, est convaincu que des nuées de Suisses alémaniques n'attendent qu'une chose: faire le pèlerinage du «sanctuaire» où la Jurassienne la plus illustre a offert un sourire en guise de réconfort, servi une bière et remonté le moral des soldats mobilisés aux confins de l'Ajoie durant la Première Guerre mondiale.

Gilberte de Courgenay reprend donc du service. En 1997 pourtant, les tenancières âgées de l'Hôtel de la Gare avaient jeté l'éponge. L'établissement était à l'abandon. S'entourant de personnalités locales, dont le neveu et la nièce de la Petite Gilberte, Georges Zaugg veut «sauver ce lieu de mémoire» et crée une association. «Jamais il n'y a eu dans nos intentions quelque sentiment nationaliste ou militariste», s'empresse-t-il d'ajouter. Par bonheur, un mécène soleurois, Moritz Schmidli, 75 ans, qui s'était fait un petit pécule en inventant des fermetures pour camions et caissons réfrigérants, s'approche par hasard de l'association. «J'avais déjà un restaurant à Gempen. On m'a dit qu'il y avait un hôtel à reprendre à Courgenay, je m'y suis intéressé», explique-t-il sobrement, avouant ne pas vouer de culte particulier à la fameuse Petite Gilberte. Il injecte deux millions dans l'opération, «dont un en prêt». Il rachète aussi l'hôtel voisin du Mont-Terrible, histoire d'éviter toute concurrence, «et pour créer un centre de séminaires pour la jeunesse de toute la Suisse». Il prévoit d'investir un million supplémentaire pour aménager 70 chambres d'hôtel. Tout ce qu'il veut en retour, c'est que son nom et celui de son épouse soient associés à celui de Gilberte de Courgenay.

L'Hôtel de la Gare rouvre vendredi, flambant neuf. Une grande fête folklorique est prévue les 21 et 22 avril, avec des ensembles musicaux provenant de tous les cantons suisses. Ainsi renaît la Petite Gilberte, fille de Gustave Montavon, horloger de profession, qui exploite l'Hôtel de la Gare en 1914, lorsqu'éclate la guerre. Gilberte a 18 ans, revient d'un stage à Zurich où elle a appris la couture et le suisse- allemand. Avec ses sœurs, elle accueille durant quatre ans les soldats, en majorité des Alémaniques, venus se détendre et chercher un peu de chaleur.

Elle parle leur langue, «connaît 300 000 soldats et tous les officiers», prétend la légende. Elle devient une star. En 1917, l'Uranais Hans In der Gand lui dédie une chanson, couplets en allemand et refrain en français. La Petite Gilberte devient une rengaine. Puis un film en 1941. Une biographie est annoncée. Gilberte Montavon, une fois la guerre terminée, est partie se marier à Zurich.

Elle retrouve sa place à l'Hôtel de la Gare à Courgenay, trônant au centre d'une toile géante, à gauche en entrant dans le restaurant, les poings sur les hanches, devant des soldats qui n'ont d'yeux que pour elle. Pour Georges Zaugg, pas de doute: l'Hôtel de la Petite Gilberte, élevé au rang de sanctuaire, constitue un atout touristique pour le Jura.