La frontière des langues surgit parfois où l'on s'y attend le moins. Mais en archéologie, ce sont les Romands qui ont l'avantage: c'est un fait avéré, la partie francophone du pays est plus documentée que la Suisse alémanique. A-t-on affaire à un «Dinograben»? La différence tient moins à l'activité préhistorique qu'aux investissements autoroutiers contemporains: à l'est de la Suisse, où les grandes artères se sont construites plus rapidement, les fouilles ont été moins systématiques et moins poussées qu'en Suisse romande, où sont goudronnés les derniers tronçons. Les initiés prétendent aussi que le retard est dû au fait que les services archéologiques des cantons alémaniques, installés avant les Romands, ronronnaient déjà lorsque les travaux autoroutiers ont commencé. Mais les initiés en question sont romands…

Actuellement, Fribourg, Neuchâtel et Vaud parviennent au terme de leurs quêtes archéologiques. Dans le Jura, où l'on estime que la fin des travaux de la Transjurane (A 16) devrait tomber entre 2010 et 2018, les équipes de fouilles ont encore de beaux jours devant elles. Le bilan des découvertes liées au chantier autoroutier est donc intermédiaire. Mais il est impressionnant.

Grâce au chantier de son autoroute, le Jura s'est découvert un passé dont il ignorait presque tout. A sa création en 1979, le canton n'avait pas jugé utile de monter un service archéologique. Mais, depuis que la Transjurane a été intégrée au réseau des routes nationales, la section archéologique, créée en 1985, est une ruche bourdonnante: en 1986, une première équipe de sondage s'est penchée sur le site des Gripons, près de Saint-

Ursanne, un abri sous roche mésolithique situé sur les Côtes du Doubs. Jusqu'en 1991, une trentaine de personnes travaillaient au service archéologique du canton. Depuis la découverte à Alle près de Porrentruy d'un groupe d'habitations important datant de l'âge du fer, de grosses équipes se sont attelées au tracé autoroutier, soit 70 postes par année, ce qui représente environ 90 à 130 personnes. L'avenir est incertain: théoriquement, la réforme de l'administration jurassienne ne réserve qu'un quart de poste à l'archéologie.

Depuis qu'il est ausculté, le sol jurassien a révélé quelques gisements devenus des références pour qui veut étudier, par exemple, le moustérien de la chaîne jurassienne, le campaniforme européen, les champs d'urnes de l'âge du bronze final, les habitats de La Tène ancienne, le réseau des routes romaines ou l'exploitation du fer au Haut Moyen Age et les fermes qui ont été construites à cette époque-là.

Grâce à la Transjurane, vingt-deux sites ont été explorés ou sont en cours de fouilles dans le canton du Jura, concentrés le long d'un ruban routier de cinquante mètres de large. Bien que reliant le nord et le sud du Jura, la Transjurane est observée par deux équipes bien distinctes, qui se rencontrent parfois mais s'ignorent souvent. «Les recherches archéologiques dépendent des cantons, explique le chef du service jurassien, François Schifferdecker. Les recherches restent très cloisonnées. Il n'y a pas de coordination romande, en dehors de deux rencontres annuelles des archéologues cantonaux.» Avec son homologue bernois, François Schifferdecker collabore à peine plus souvent, dans le cadre du Cercle d'archéologie initié par la Société jurassienne d'émulation, réunissant des intellectuels des deux parties du Jura. Les deux équipes ont notamment publié ensemble un guide archéologique.

En bout de route, une question récurrente: comment mettre en valeur les découvertes? Comment transmettre l'enseignement des fouilles? On change brusquement de porte-monnaie, donc d'attitude: alors que dans le Jura, 95% des fouilles sont financées par la Confédération, la mise en valeur du travail est à la charge du canton. Pour expliquer l'archéologie au public, une seule salle d'exposition a été ouverte au Musée d'art et d'histoire de Delémont. Un vaste survol où les fouilles de la Transjurane sont à peine abordées. Un nouveau musée? Utopique: le Jura n'en a pas les moyens. Une petite place pour les Jurassiens dans le futur et prestigieux Musée d'archéologie de Neuchâtel à Hauterive, dont l'ouverture est prévue l'an prochain? Impossible, les voisins ont trop à faire avec leurs propres trésors. François Schifferdecker suggère plutôt la création d'expos temporaires sur l'archéologie jurassienne, que les musées suisses pourraient accueillir à tour de rôle.

«Trésors archéologiques au fil de la Transjurane», numéro spécial de la revue «Jura Pluriel», printemps 2000. Disponible auprès de Pro Jura, rue de l'Hôtel-de-Ville 16, 2740 Moutier, tél: 032 493 18 24.