«Les réfugiés du Kosovo ne sont pas reconnaissants. Je serais heureuse d'avoir un toit sur la tête et à manger. Mais en plus ils veulent vivre en ville. Comme ça, ils pourront mieux voler et dealer des drogues. Et ceux qui rentrent chez eux obtiennent 2000 francs. Pourquoi la Confédération ne donne-t-elle pas cette somme chaque mois aux Suisses démunis?» Cette lettre de lectrice figure en page 3 du Blick de samedi. Elle fait suite à la publication de 51 autres lettres dans l'édition du jour précédent. Le Blick a mis le paquet la semaine dernière sur le thème de l'asile, n'hésitant pas à y consacrer ses unes et des dossiers de plusieurs pages trois jours de suite.

Des titres qui en disent long

Le quotidien alémanique a pour habitude d'exploiter ses thèmes sur plusieurs jours, de Martina Hingis aux assurances sociales. Dans le cas de l'asile, la stratégie n'était pas différente, mais bien le ton des titres et la virulence des lecteurs appelés à se prononcer. Au lendemain de la décision du Conseil fédéral de consacrer une aide au retour des réfugiés par exemple, le Blick titre, seul quotidien de la presse nationale: «Malgré la paix au Kosovo, les réfugiés restent encore 3 ans». Et le samedi enfin, il clôt sa série en annonçant «Crise de l'asile: maintenant Berne agit» – comprenez, Jean-Daniel Gerber, directeur de l'Office fédéral des réfugiés, veut interdire aux réfugiés de travailler.

Le Blick est-il en train de mettre de l'huile sur le feu? Jürg Lehmann, son nouveau rédacteur en chef (depuis le 15 mars), s'en défend: «Le Blick doit aller au plus près des préoccupations de la population». Pour défendre son titre en éternelle perte de vitesse depuis le début des années 90, Jürg Lehmann veut entre autres systématiquement identifier et couvrir les thèmes politiques et sociaux porteurs, et d'autre part engager le dialogue avec son lectorat. La publication des avis de lecteurs devrait devenir plus courante. Rencontre.

Le Temps: Quelle image avez-vous de vos lecteurs?

Jürg Lehmann: Les gens qui lisent le Blick, c'est 80% de la population. Ils sont devenus pessimistes, car ils ont perdu courage; ils regrettent le bon vieux temps, car ils doivent faire attention de ne pas tomber de l'échelle sociale. Ils n'ont plus véritablement de goût de vivre. Beaucoup de gens sont concernés, aussi dans la classe moyenne.

Le Blick doit leur donner une perspective et traiter de thèmes qui leur sont proches: éducation, famille, salaire, travail et problèmes de société. L'asile en est un, manifestement

– En appelant le public à se prononcer, vous ne l'excitez pas inutilement?

– Les gens sont frustrés dans ce pays: je leur ai donc donné la possibilité de s'exprimer, c'est une soupape de sécurité en quelque sorte. Après avoir libéré leurs émotions, ils sont à nouveau capables de réfléchir.

– … au risque de mettre de l'huile sur le feu?

– Non je conteste cette interprétation. Chaque thème a différents aspects. J'ai essayé d'illustrer la crise de l'asile de différentes manières. Pourquoi les requérants refusent d'habiter dans les logements qu'on leur offre, pourquoi les communes refusent d'accueillir de nouveaux réfugiés ou la problématique de la criminalité. Plutôt que de revenir chaque jour avec une immense affaire que nous aurions pu trouver facilement, j'ai opté pour la concentration sur plusieurs pages.

– Ce qui frappe aussi, c'est que vous accordez plus de place aux opposants qu'aux partisans des réfugiés.

– En tant que journal populaire, le Blick n'a pas à donner la parole de façon paritaire aux uns et aux autres. Ma tâche est de mettre le doigt sur un problème, de traiter les thèmes de façon émotionnelle et de les illustrer. Mais nous avons aussi donné la parole à ceux qui sont ouverts aux réfugiés. Les bons côtés, nous les montrons aussi. Nous avons même créé par exemple une action avec Caritas, où des enfants suisses aident des enfants de réfugiés. Et j'ai aussi lancé jeudi un appel à la solidarité et à la tolérance, aussi de la part des réfugiés!

– Certes, mais c'était en tout petit sur la page et en gros figurait «Malgré la paix, les réfugiés resteront encore 3 ans». Le «Blick» donne l'impression de souffler le chaud et le froid.

– Sans le commentaire, nous n'aurions jamais écrit le titre…

– Estimez-vous avoir une responsabilité sociale?

– Certainement. Le Blick a une ligne éthique et morale, qui ne se base pas sur des critères politiques. Nous sommes proches de nos lecteurs et devons défendre leurs intérêts. Mais je suis très attentif à ne pas dépasser les bornes. Je sais que le Blick peut être une arme dangereuse.

– Avez-vous mieux vendu votre journal pendant ces trois jours consacrés à l'asile?

– Pas beaucoup plus, non. Ce ne fut pas déterminant.