Les grands opérateurs téléphoniques suisses s’apprêtent à durcir leur surveillance interne après l’arrestation de trois employés accusés d’avoir vendu des données confidentielles. L’affaire, divulguée dimanche par lematin.ch et la RTS, lève le voile sur le marché trouble mais juteux du vol d’informations au profit de détectives privés. «Les opérateurs n’ont pas été ravis de ce que nous avons découvert, commente une source proche de l’enquête. Ils vont revoir leurs procédures internes, et heureusement: il était temps!»

Son porte-parole, Christian Neuhaus, confirme que Swisscom a «ouvert une enquête interne pour comprendre comment ce genre de cas peut se produire, et en tirer les conséquences». Sa collègue Thérèse Wenger promet qu’Orange va «vérifier les mécanismes de contrôle et le cas échéant les adapter». «S’il y a eu un comportement incorrect, nous adopterons les mesures nécessaires», déclare Roger Schaller, de Sunrise. Après quelques jours de détention, deux employés ont été licenciés, chez Swisscom et Orange, un troisième – chez Sunrise – suspendu.

Mieux sécuriser les données contre les «mouchards» rémunérés par des tiers: la tâche s’annonce ardue. Chez Swisscom, de nombreux employés des magasins et centres d’appels ont accès à des données confidentielles, comme l’identité et les relevés d’appels des clients. Et ils font l’objet de tentatives d’infiltration depuis longtemps. «J’ai travaillé 15 ans chez Swisscom, témoigne Stéphane Koch, aujourd’hui consultant en sécurité de l’information. Il y a une dizaine d’années, j’ai été approché par un détective privé bien établi, qui m’a proposé 3000 à 5000 francs pour lui vendre les plans du central téléphonique d’un groupe de villas.» Avec l’intention à peine dissimulée de le pirater pour écouter les conversations d’un des habitants.

«Les entreprises, les banques prétendent assurer la sécurité des données, idem pour la justice ou l’administration, commente Stéphane Koch. Mais dans la pratique, on voit bien qu’il y a une certaine porosité. Le maillon faible, c’est l’humain.»

A l’origine de la procédure actuelle, on trouve l’enquête menée en France sur l’espionnage dont a été victime Olivier Fric, mari d’Anne Lauvergeon, ex-patronne du conglomérat nucléaire Areva. L’homme, qui bénéficie d’un domicile de pure forme à Paudex (VD), a fait l’objet d’une due diligence – c’est l’euphémisme de rigueur – menée par le cabinet genevois d’intelligence économique Alp Services.

Dans son rapport, on trouve un chapitre «Analyse des communications» riche en renseignements confidentiels sur les appels d’Olivier Fric. «Parmi les numéros appelés figurent ceux des succursales vaudoises des banques LGT Bank (Suisse) SA, Clariden Leu SA et Credit suisse, ainsi que le numéro de portable de […], un employé de LGT Bank (Suisse) SA à Pully», détaille ainsi le document.

Comment trouve-t-on ce genre d’information? «Ce n’est un secret pour personne qu’il faut des contacts chez les opérateurs pour avoir des «fadettes» [relevés d’appels], note un proche du dossier. Cela fait partie de la trousse à outils du détective. Mais effectivement, cette affaire va modifier le métier. Il faudra sans doute arrêter de faire cela en Suisse.»

Des personnes au fait de l’enquête démentent que le patron d’Alp Services, qui a été entendu sur commission rogatoire française, ait «balancé» les noms de ses informateurs aux enquêteurs. Son mutisme expliquerait qu’il ait fallu plusieurs semaines à la justice genevoise, qui instruit le dossier, pour trouver la source des renseignements concernant Olivier Fric.

Selon un interlocuteur, le détective vaudois qui aurait recueilli les données téléphoniques au profit d’Alp Services (et a été détenu quelques jours) avait une réputation bien établie: «C’était Monsieur Fadettes en Suisse romande.» Ses services n’étaient «pas tellement cher» – moins, en tout cas, que les fortes sommes réclamées à la justice par les opérateurs pour fournir des listings de numéros dans le cadre de perquisitions officielles, ce qui suscite des ricanements amers dans les milieux judiciaires.

Yves Bertossa, le procureur genevois chargé du dossier, ne commente pas sa procédure, sauf pour préciser qu’elle se poursuit: «D’autres gens vont être entendus», indique-t-il.

«Effectivement, cette affaire va modifier le métier. Il faudra sans doute arrêter de faire cela en Suisse»