Peu de Suisses sont aussi controversés que Tariq Ramadan. Depuis des années, ce prolifique intellectuel né et établi à Genève est l'objet d'une polémique passionnée, notamment en France, où il est devenu l'une des icônes de la jeunesse musulmane. Ses partisans voient en lui l'incarnation d'un islam moderne, qui a réussi la synthèse entre sa religion et la laïcité européenne. Ses critiques l'accusent de dissimuler des convictions intégristes sous un discours rassurant. Ce débat pourrait faire rage encore longtemps, si l'on en juge par des documents confidentiels issus des enquêtes menées sur les cellules d'Al-Qaida en Espagne.

Ces pièces, remises au juge madrilène Baltazar Garzon, proviennent de la procédure ouverte contre Ahmed Brahim, un Algérien de 57 ans emprisonné depuis plus d'un an en Espagne. Les autorités de ce pays considèrent ce millionnaire islamiste comme un responsable d'Al-Qaida en Europe, spécialisé dans les communications, l'informatique et la finance. Lui affirme n'être qu'un homme d'affaires particulièrement pieux. Les services espagnols ont commencé à surveiller Ahmed Brahim en 1998, lorsque celui-ci a reçu à son domicile de Majorque Mamdouh Mahmoud Salim, alias Abou Hajer, considéré comme l'un des fondateurs d'Al-Qaida. Actuellement emprisonné aux Etats-Unis, ce dernier aurait étudié avec Ahmed Brahim un projet de diffusion de l'islamisme radical destiné, selon la justice espagnole, à «endoctriner et recruter des musulmans dans le monde entier» au profit d'Al-Qaida.

Ce projet est évoqué dans une note des services de renseignement espagnols datée du 3 juillet 2000. Elle mentionne au chapitre des «contacts habituels» d'Ahmed Brahim «des personnes et associations islamiques, dont certaines de caractère radical», dont la plupart sont proches des Frères musulmans (lire ci-dessous): sont notamment évoqués Yusuf al-Qardawi, un leader religieux basé au Qatar, Yahia Brahim Al Yahyia, dirigeant de l'Université de Médine en Arabie saoudite, «qui paraît être le responsable du projet islamiste sur lequel travaille Brahim», et Tariq Ramadan, «responsable du Centre islamique de Genève (Suisse) et parent du fondateur de l'organisation des Frères musulmans».

L'évocation de Tariq Ramadan dans ce contexte a de quoi surprendre. Enseignant à l'Université de Fribourg, ce dernier est généralement considéré comme un penseur modéré, quoique toujours proche des Frères musulmans. Son dernier livre, Les Musulmans d'Occident et l'avenir de l'islam, prône la participation active des musulmans dans les sociétés occidentales. Contacté par Le Temps, Tariq Ramadan affirme «ne pas avoir eu de relations» avec Ahmed Brahim. «Je ne connais pas son existence», explique-t-il.

Une autre note espagnole, datée du 10 mai 1999, détaille les relations d'Ahmed Brahim avec l'éditeur attitré de Tariq Ramadan, Tawhid, basé à Lyon. Les 21 et 22 avril 1999, l'intégriste algérien – dont le téléphone était sur écoute – aurait appelé chez Tawhid un certain «Mohammed Amine» pour discuter l'acquisition de cassettes audio vierges et de l'invitation à Majorque de jeunes Français afin de «travailler pour le chemin d'Allah». Il aurait parlé avec lui des détails de son projet de diffusion de l'islamisme. Un responsable de Tawhid a expliqué au Temps que les noms d'Ahmed Brahim et de Mohammed Amine lui étaient inconnus, tout en ajoutant: «Nous avons beaucoup de clients et nous ne pouvons pas nous souvenir de tout le monde.»

Les policiers espagnols ne précisent pas quelle est la source de leurs informations sur les «contacts habituels» de l'intégriste algérien. Elles pourraient provenir des autorités françaises, qui soupçonnent depuis des années le Centre islamique de Genève d'être un bastion de l'intégrisme en Europe. Tariq Ramadan et son frère Hani avaient d'ailleurs été interdits d'entrée sur le territoire français en 1995. Cette mesure a été levée depuis. Mais un enquêteur spécialisé dans les réseaux islamistes confie que «beaucoup de polices européennes seraient contentes de faire tomber Tariq Ramadan».

Ce n'est pas la première fois que ce dernier est mentionné dans les enquêtes sur les réseaux européens d'Al-Qaida: le Français Djamel Beghal, accusé d'avoir préparé des attentats, a dit être devenu un musulman pratiquant après avoir suivi des cours dispensés par le Genevois en 1994. Celui-ci a fermement contesté cette déclaration, en notant qu'il n'avait commencé à donner les cours en question qu'en 1997.

A aucun moment les notes espagnoles n'indiquent que Tariq Ramadan ou son éditeur lyonnais aient pu être impliqués dans une entreprise terroriste, ou en avoir eu connaissance. Leurs éventuels contacts avec Ahmed Brahim pourraient s'expliquer facilement: avant le 11 septembre 2001, l'Algérien passait pour un homme d'affaires très actif dans la propagation de l'islam, pas comme un membre présumé d'Al-Qaida. Les écoutes dont il faisait l'objet montrent qu'il disposait d'un réseau de relations étendu avec de nombreux centres islamiques en Europe, dont certains sont considérés comme parfaitement modérés. Et les soupçons qui pesaient sur lui n'étaient connus que d'un cercle très restreint de policiers et magistrats européens. Mais ces documents suggèrent que la frontière séparant certains proches des Frères Musulmans et des militants extrémistes était alors moins étanche qu'elle n'est censée l'être aujourd'hui.