C'est sur la piste d'une brochette de personnalités pittoresques que se sont lancés les enquêteurs suisses chargés du délicat dossier des ventes d'armes illicites à l'Angola. Dans une ordonnance que s'est procurée Le Temps, le juge d'instruction genevois Daniel Devaud demande aux banques suisses de bloquer les comptes de l'ancien ministre français de l'Intérieur Charles Pasqua, de son fils Pierre, ainsi que de plusieurs personnes gravitant autour du parti de Charles Pasqua, le Rassemblement pour la France (RPF). Ils sont soupçonnés d'avoir indûment profité des largesses du marchand d'armes Pierre Falcone, un habitué de Genève qui a brassé des centaines de millions de francs suisses en fournissant du matériel militaire à l'Angola dans les années 1990.

Longue liste

Outre l'ancien ministre et son fils – un homme d'affaires très présent en Afrique – sont également visés l'ex-agent secret et bras droit de Charles Pasqua, Jean-Charles Marchiani; l'épouse de Pierre Falcone, Sonia; la femme d'affaires corse Marthe Mondolini, généreuse contributrice du RPF résidant au Gabon et proche du milieu des casinos; un candidat du RPF résidant à Monaco, Robert Assadourian, et trois autres personnes. Onze sociétés offshore ainsi que la compagnie slovaco-tchèque ZTS-Osos, qui a fabriqué les armes vendues par Pierre Falcone à l'Angola, sont aussi mentionnées par l'ordonnance. On ignore quelle réponse les banques ont apportée à la demande du juge.

La justice française soupçonne Charles Pasqua et son entourage d'avoir pu bénéficier de financements irréguliers de la part de Pierre Falcone, incarcéré préventivement depuis la fin de l'an passé. Ce dernier a reçu de nombreux contrats lucratifs de la part d'une société parapublique, la Sofremi, qui a exporté du matériel en Angola. Au Ministère de l'intérieur, dont émane la Sofremi, Charles Pasqua menait sa propre politique étrangère, concluant par exemple des «accords politiques» avec l'Angola du président Dos Santos pour la fourniture d'équipements militaires. Les commandes qui en ont découlé n'ont pas peu contribué à l'immense fortune de Pierre Falcone.

La Suisse a ouvert une enquête parallèle pour blanchiment sur les mêmes faits. Rien d'étonnant à cela: Pierre Falcone a fait de nombreuses affaires avec des sociétés suisses comme la succursale genevoise de la banque Paribas ou le négociant Glencore, très actif sur le marché pétrolier angolais. Selon nos informations, la justice a déjà découvert dans une banque genevoise un compte par lequel ont transité plusieurs millions de francs appartenant au marchand d'armes.

Après s'être orientée vers le fils de l'ancien président François Mitterrand, Jean-Christophe, qui aurait mis en contact Pierre Falcone et les Angolais, l'enquête semble se resserrer sur Charles Pasqua et ses proches. L'ancien ministre, aujourd'hui septuagénaire, a bâti au fil des ans un impressionnant réseau de relations, notamment en Afrique. La présence de Marthe Mondolini sur la liste dressée par la justice met en lumière une facette particulièrement intrigante du personnage Pasqua: ses liens avec les milieux corses régnant sur le secteur des casinos et des jeux, où la jeune femme (31 ans) et son père ont été très actifs.