A la suite d'un incendie accidentel survenu le 15 décembre 1990, l'entreprise de machines électriques Black & Decker, à Delémont, a-t-elle gonflé le volume des objets sinistrés en y ajoutant des marchandises obsolètes, dans le but de toucher une indemnité supérieure de la part de ses assureurs? La question est posée depuis près de dix ans dans le Jura. L'accusation d'escroquerie, en particulier au détriment de la Lloyd's, qui a versé 1,3 million, est soutenue avec acharnement par un ancien contremaître de l'entreprise, Georges Donzé, licencié juste avant le sinistre. Cette thèse avait été initiée par un autre employé de Black & Decker, agissant sous le couvert de l'anonymat.

Toutefois, ni les experts dépêchés sur les lieux du sinistre par les assureurs, ni les deux instructions de la juge Corinne Suter n'ont corroboré les accusations de Georges Donzé. L'enquête avait déjà débouché sur un non-lieu en 1994. Avec le départ de l'entreprise provoquant le licenciement de 250 personnes la même année, des langues se sont déliées, contraignant la justice à rouvrir l'enquête. «Malgré les circonstances bien différentes, constate la juge d'instruction, aucun ancien employé n'a confirmé avoir reçu ni même entendu l'ordre d'organiser une fraude en mêlant du vieux matériel sans valeur aux rebuts de l'incendie.» Après avoir repris minutieusement l'investigation en 1998, et avoir entendu quarante personnes, Corinne Suter conclut, avec la bénédiction du procureur Yves Maître, qu'«aujourd'hui, l'hypothèse d'une fraude à l'assurance apparaît peu vraisemblable». Son second non-lieu met un terme définitif à l'affaire. La juge est confortée dans son appréciation par l'absence de plainte des assurances. Il semble que l'escroquerie soutenue par Georges Donzé ne reposerait que sur quelques milliers de francs, alors que l'indemnité dépasse le million.

Georges Donzé a, de son côté, été condamné pour diffamation et calomnie, puis blanchi en appel par la Cour pénale, estimant qu'«on ne pouvait considérer qu'il avait agi de mauvaise foi». L'ancien contremaître réclame réparation. Il a envoyé un commandement de payer d'un million de francs au gouvernement jurassien et envisage d'ouvrir une action judiciaire.

L'affaire a aussi pris, sur le tard – six ans après les faits –, une tournure politique. Plusieurs députés ont mis en cause le fonctionnement de la justice et de la police. La Chambre d'accusation et la commission parlementaire de la justice ont joué les investigateurs, tordant le cou à la rumeur prétendant que l'enquête avait été sciemment interrompue, mais démontrant qu'elle n'avait pas été irréprochable. Malgré ses remontrances, la Chambre d'accusation a refusé de poursuivre les chefs de la police de sûreté de l'époque et le procureur Arthur Hublard, les premiers n'étant plus en fonction, le second étant à la veille de la retraite! Elle ne jetait l'opprobre que sur un inspecteur de police, qui avait eu le tort de faire son travail pour vérifier si l'entreprise avait escroqué l'assurance. Las de ne pas être soutenu par sa hiérarchie, il avait brûlé une dizaine de photocopies. La commission parlementaire n'avait guère apprécié «qu'on tire sur un lampiste». L'inspecteur s'est rebellé, a obtenu la récusation de la Chambre d'accusation auprès du Tribunal fédéral, et a finalement été libéré de toute mesure disciplinaire. La morale est sauve.