A 63 ans, le pourtant robuste et jovial Jean-Paul Carron est détruit. Croupier-chef du Casino du Jura à Courrendlin depuis sa création en 1989, il n'a pas trouvé la force d'affronter ceux qui ont brisé sa vie, à 4 h 45, le 28 novembre 2002. Il a déposé devant la Cour criminelle du Jura en vidéoconférence, lundi, la voix peu assurée. Il a dit qu'il resterait handicapé à vie. Il est surtout démoli psychologiquement. Dénonçant avec virulence l'«atroce cruauté» dont a été victime le croupier, «sauvagement battu à mort», le procureur Yves Maître a requis des peines allant de 5 à 10 ans et demi de réclusion contre les huit coauteurs du hold-up du casino jurassien – dont sept sont originaires d'ex-Yougoslavie, mais établis de longue date en Suisse – qui avaient emporté le contenu du coffre: 173 000 francs.

Le dessein de dévaliser l'établissement avait germé, à l'origine, dans la tête d'un sommelier, qui en avait parlé avec deux clients réguliers. Le sommelier a renoncé, mais pas les clients, qui ont constitué une bande «de professionnels», selon le procureur. La bande a finalement compté neuf personnes de 20 à 40 ans: six provenant du Jura (dont une jeune fille du Jura bernois de 20 ans, qui a mis son appartement à disposition) et trois résidant entre Baden et Zurich, qui nient toute implication.

Au petit matin du 28 novembre 2002, les habitués du casino sachant que c'est le jour où on vide les machines à sous et estimant le butin potentiel à 700 000 francs, la bande passe à l'acte. Deux membres du gang ont pour mission de surveiller les accès routiers. Deux autres doivent faire diversion, l'un en brisant la vitrine d'une agence bancaire dans un autre village pour y attirer la police – il s'est dégonflé au moment de passer à l'acte –, l'autre, initiateur du projet de braquage et très connu au casino, s'en allant faire la fête à Delémont (il est depuis lors décédé d'une leucémie).

Sur place, dans le parking du casino, quatre hommes cagoulés et armés attendent la sortie du croupier-chef et de son collègue, derniers à quitter l'établissement par une porte dérobée. Lorsque les employés se dirigent vers leurs voitures respectives, les malfrats se précipitent sur Jean-Paul Carron, le rouent de coups et le menottent. «Un acharnement et une brutalité inouïs», dit le procureur. «Alors que Carron ne résistait plus», selon un prévenu, l'un des agresseurs tire trois balles, dont une dans la jambe du croupier. Il est contraint de rentrer dans le casino, de déclencher les alarmes et d'ouvrir le coffre. Une fois le butin emporté, les malfaiteurs le laissent sur place, «au seuil de la mort», explique Yves Maître. Un électricien le trouvera une heure plus tard.

Un médecin appelé à la barre confirmera que le croupier a failli mourir, à trois reprises au moins, sur place mais aussi en raison des complications survenues après son hospitalisation.

«Autant de sauvagerie s'apparente à un assassinat, commis par une association de crapules», assène le représentant du Ministère public. Estimant que, même s'ils n'ont pas tenu le même rôle, «tous les prévenus sont coupables et coauteurs d'un brigandage qualifié». Ne serait-ce que parce qu'ils l'ont préparé ensemble et que le butin a été réparti entre tous, les «Argoviens» empochant un peu plus (environ 25 000 francs chacun) que les «Jurassiens» (16 000 à 17 000 francs). De l'argent introuvable, à l'exception d'une part récupérée dans un téléviseur.

Moins d'un mois après le casse, la police jurassienne arrêtait les neuf braqueurs, le croupier s'étant souvenu d'un détail décisif: ses agresseurs téléphonaient. La lecture des relevés téléphoniques localisés à Delémont a permis de confondre les malfaiteurs.

Si les cinq prévenus jurassiens admettent leur participation, les Alémaniques nient. Même formellement identifiés et accusés par leurs comparses jurassiens. L'homme qui a tiré sur Jean-Paul Carron, «le Blond», présenté comme le chef, rétorque avec ironie lorsque le président de la Cour lui présente la liste des appels partis de son téléphone portable la nuit du braquage: «Je l'avais prêté.» Il dit encore avoir «économisé» les 10 000 francs que sa mère a déposés sur un compte au Liechtenstein au lendemain du hold-up. Quand le procureur requiert 10 ans et demi de réclusion à son encontre, il toise l'auditoire et échange un sourire avec son père et son ami, eux aussi prévenus. «Un vrai truand», selon Yves Maître. Au dire des membres jurassiens du gang, il aurait proféré des menaces de mort envers ceux qui l'accusent.

La défense a la parole ce mardi, le verdict de la Cour criminelle jurassienne (qui a remplacé les Assises à la création du canton en 1979) est attendu jeudi ou vendredi.