Editorial

La justice et la psychiatrie à armes inégales

C’est assez exceptionnel pour être relevé. Une expertise psychiatrique jetée aux oubliettes et son contenu discrédité en audience publique alors que ses auteurs n’ont même pas été entendus au procès. Cela s’est passé à Genève la semaine dernière dans l’affaire du gérant de fortune qui voulait faire tuer sa femme.

Les rapports entre psychiatrie et justice n’ont jamais été simples. La tâche de l’expert est d’analyser l’état mental du prévenu et ses effets sur sa capacité de discernement ainsi que sur sa volonté au moment de l’acte. «Ce degré de liberté intérieure qui permet de choisir et de décider», selon la formule du professeur Jacques Bernheim. L’expert doit aussi se prononcer, exercice délicat, sur le risque de récidive. De son côté, le juge reste maître de la question de la responsabilité et de la dangerosité non sans devoir s’appuyer sur des motifs pertinents pour s’écarter de l’avis du spécialiste. Dans ce vaste champ où les certitudes sont souvent absentes, la tension est inévitable et sans doute assez saine.

Plus brutale est la manière dont les juges ont opéré cette fois-ci. Une dérive encouragée par cette nouvelle procédure qui permet de faire l’économie de comparutions pourtant essentielles à une bonne compréhension des choses. Ce qui ressemble fort à un dédain de l’expert s’inscrit dans un contexte particulièrement crispé. La psychiatrie légale genevoise va mal depuis le départ du professeur Timothy Harding, nombre de ses rapports sont disputés et il lui manque un responsable qui fasse autorité tout en sachant convaincre et tenir tête aux plus sceptiques.

Plus généralement, cette méfiance envers les psychiatres, souvent perçus comme de grands naïfs trop compréhensifs envers les criminels et qui cherchent à trouver des excuses aux délinquants, a été ravivée par les drames récents ayant suscité une vague d’émotion dans toute la Suisse. Les meurtres d’Adeline et de Marie, dont les origines institutionnelles sont com­plexes, ont durci le climat sécuritaire.

Ce n’est toutefois pas le dénigrement facile des experts qui rendra la justice plus juste. Ni le fait d’assouplir le secret médical pour les psychiatres traitant les détenus qui permettra de mieux prévenir la récidive. Ces spécialistes sont indispensables au système. Pour éviter que les meilleurs ne désertent un domaine exposé et pour que d’autres se forment mieux à l’exercice, la justice doit au moins se montrer à l’écoute, quitte à ne pas suivre leur avis.