Jean-Christophe Mitterrand aimait vraiment beaucoup Genève. Les enquêtes en cours sur l'ancien conseiller africain de l'Elysée, surnommé «Papa m'a dit» pour d'évidentes raisons, ont déjà révélé l'existence d'un compte ouvert auprès de la banque Darier, Hentsch & Cie, qu'aurait alimenté le marchand d'armes international Pierre Falcone (lire Le Temps des 16 et 22 décembre 2000). Elles ont aussi montré que Jean-Christophe a été salarié du CRES, un institut de recherche proche du groupe Elf et basé à Genève. De nouvelles ramifications des «affaires» mitterrandiennes mêlent désormais le nom de Jean-Christophe à des transactions menées par l'un de ses intimes, l'homme d'affaires F., et qui ont également passé par Genève.

F. et Jean-Christophe sont des amis d'enfance. Ces dernières années, ils avaient coutume d'emprunter des avions ministériels français pour des virées très festives sur les terres francophones d'Afrique de l'Ouest. Les deux hommes font le même métier: de la «communication» servant à peaufiner l'image de chefs d'Etat africains que Jean-Christophe Mitterrand connaît de longue date. Dans de nombreux pays, ils ont travaillé main dans la main. Rien d'étonnant à ce que les ennuis judiciaires de F. rejaillissent aujourd'hui sur son vieux camarade, qui se démène déjà pour convaincre les juges de son innocence dans l'affaire des ventes d'armes à l'Angola.

L'unité de lutte anti-fraude de l'Union européenne (OLAF) a en effet ouvert en septembre dernier une enquête concernant des circuits financiers mis en place par F., notamment à travers la Suisse. Selon nos sources, F. a fait virer plus de 700 000 francs suisses vers des sociétés offshore basées à l'île Maurice au profit de deux ressortissants mauritaniens. L'argent a transité par un compte ouvert à la banque suisse SCS-Alliance, avant de s'envoler vers le paradis fiscal de l'océan Indien. Il a abouti partiellement aux îles Canaries, dans une succursale de la banque espagnole BBV. Cet argent provenait d'un compte ouvert par la Banque centrale de Mauritanie, qui servait à la réception des aides européennes au secteur de la pêche, principale ressource d'un pays africain par ailleurs désespérément pauvre. Equinoxe financial services, une société mauricienne dirigée par un membre du gouvernement de l'île, a effectué cette transaction sur les instructions de F. L'un de ses dirigeants, un Suisse, a été entendu à l'automne dernier par les enquêteurs de l'OLAF. Selon nos sources, c'est un directeur du Credit Suisse à Genève, C., qui a présenté le proche de Jean-Christophe Mitterrand aux dirigeants d'Equinoxe. F. aurait alors affirmé avoir besoin de transférer des fonds pour échapper au fisc français, une activité qui n'est pas punissable en Suisse.

Enquête française

Les enquêteurs européens ne sont pas seuls à s'intéresser à cette affaire. La police judiciaire française, qui se penche depuis plusieurs semaines sur les activités africaines de Jean-Christophe Mitterrand, pose de plus en plus de questions sur le rôle joué par F. Selon un proche du dossier, une information judiciaire le concernant pourrait être ouverte. Jean-Christophe, lui, est déjà visé par une commission rogatoire adressée par le juge parisien Philippe Courroye à la Mauritanie. Coïncidence: le fils du président y possède une société de communication et travaille dans la pêche… Comme l'expliquait il y a peu le Vrai Journal de Canal +, il a fait bâtir dans ce pays une usine de pâte de poisson qui est en construction depuis cinq ans et que le fils du président dit avoir financée grâce aux commissions versées par le marchand d'armes Pierre Falcone. Aucune branche de surimi – l'aggloméré de poisson utilisé dans la cuisine japonaise – n'est encore sortie des frigos de cette société fantôme.