Comment la couverture de Daniel M., ex-espion suisse arrêté à Francfort le 28 avril dernier, a-t-elle été percée? Une lumière nouvelle est projetée sur le parcours tortueux de cet ancien policier zurichois. Le Tages-Anzeiger dévoile dans son édition de jeudi de nouveaux éléments, basés sur des documents judiciaires. Ces derniers montrent le rôle joué par le Ministère public de la Confédération (MCP) dans la révélation au grand jour de cette affaire qui embarrasse désormais les autorités helvétiques. Les Verts réclament aujourd’hui la mise sur pied d’une commission d’enquête parlementaire à ce sujet.

La vie de Daniel M. après le SRC

Dans la foulée de l’arrestation de Daniel M. fin avril, le Conseil fédéral a reconnu que l’homme a travaillé pour le Service de renseignement de la Confédération (SRC) de 2011 à 2014, afin de remonter la filière de l’achat, par des autorités du fisc allemand, de CD de données bancaires volées en Suisse. La police fédérale a sollicité l’aide des services secrets helvétiques, ne parvenant pas à mener son enquête à bien par des moyens traditionnels.

Mais c’est après cette mission, entre 2014 et 2017, que tout se complique pour Daniel M. En 2015, il est arrêté à Zurich par le Ministère public de la Confédération. Il est auditionné et mis en détention préventive. La procédure à son encontre, pour espionnage économique, court toujours. Il est soupçonné d’avoir tenté de vendre des données bancaires à des clients allemands par l’intermédiaire d’un contact israélien. Le Tages-Anzeiger détaille cette période-là, épisode clé pour comprendre comment l’affaire a pu prendre une telle ampleur.

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Eté 2014. Daniel M. prend contact avec une vieille connaissance, Tal H., directeur d’une entreprise de sécurité à Tel-Aviv, en Israël. Il cherche des données bancaires, plus précisément celles de l’ancien chef des services de renseignement allemand, August Hanning, aujourd’hui à la retraite, qui aurait eu un compte caché en Suisse. Il souhaite aussi se procurer des données de clients allemands de la banque russe Gazprom.

560 000 francs pour un mandat

Daniel M. agit à ce moment-là en solitaire pour le compte de Wilhelm Dietl, un journaliste mais aussi un ancien des services secrets allemands. Wilhelm Dietl veut notamment se venger de son ancien chef August Hanning. Daniel M. accepte la mission. Mais il se montre bavard lors de l’une des rencontres avec son mandataire, en dévoilant son passé d’espion suisse. Pour son nouveau mandat, il réclame 560 000 dollars. Il ne se doute pas que toute la conversation est enregistrée et que l’argent qui doit le récompenser vient de Werner Mauss, lui aussi un ancien des services secrets allemands, qui travaille depuis les années 1960 comme agent privé.

Werner Mauss, à peine entré dans le jeu, prend l’initiative de contacter des cadres de la banque UBS. Il leur parle d’un réseau criminel qui parviendrait à voler des données bancaires en utilisant le réseau de paiement Swift. Le nom de Daniel M. est mentionné dans la conversation. Ce dernier n’est pas un inconnu pour UBS, car il a travaillé dans les services de sécurité de la banque. UBS est inquiète, suffisamment pour alerter Carlo Bulletti, procureur du Ministère public de la Confédération, qui prend ce lanceur d’alerte très au sérieux.

Le MPC lance l’opération «glaçons»

L’opération «glaçons» est lancée à Berne. Quand, en automne 2014, Daniel M. livre les données promises à Wilhelm Dietl, il est filmé et enregistré, des documents qui servent l’opération menée par le MPC. Les spécialistes se rendent rapidement compte que les données bancaires livrées ne correspondent à rien. Ce sont des faux. Le 2 février 2015, alors que Daniel M. doit rencontrer une dernière fois Wilhelm Dietl, à Zurich cette fois-ci, il est arrêté par le MPC.

Après quatre nuits derrière les barreaux, il se livre, selon les documents dévoilés par le Tages-Anzeiger. Il confie alors qu’il était encore un an auparavant une source externe engagée par le Service de renseignement de la Confédération. Il explique le problème des CD achetés par le fisc allemand et la manière dont des espions allemands auraient opéré sur sol suisse. Il raconte avoir rempli avec succès la mission confiée par le SRC: un mandat d’arrêt a pu être délivré contre trois agents du fisc allemand. C’est à ce moment-là qu’il dit également avoir placé une taupe au sein de l’administration fiscale de Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

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Le secret dévoilé en Allemagne

Interrogé par la police criminelle, il nomme ses contacts au Service de renseignement de la Confédération, précisant qu’il considère ses interlocuteurs garants du secret d’Etat. Mais cinq mois plus tard, le Ministère public de la Confédération étend la procédure aux deux anciens des services de renseignement allemand impliqués dans cette affaire, Wilhelm Dietl et Werner Mauss, au motif d’espionnage économique. Il envoie alors à ces prévenus, en Allemagne, une clé USB codée, avec les actes de la procédure. Tout y est, toutes les affirmations de Daniel M.

Le problème est que Werner Mauss a maille à partir avec la justice de son propre pays. A Bochum, une plainte pour évasion fiscale le menace. Pour sa défense, il produit alors les documents reçus par la justice suisse. Les procureurs de Bochum s’empressent bien sûr de les transmettre au procureur général allemand. Comme ses homologues helvètes, ce dernier prend toutes les déclarations de Daniel M. pour argent comptant. Il tend ses filets et arrête l’ex-espion suisse désargenté sur la base de déclarations qui n’ont pas encore pu être vérifiées dans leur ensemble et qui auraient dû, en Suisse, rester absolument confidentielles.