Le ton du courrier semble trahir l’agacement de son expéditeur: «Il semble que des informations ressortant du dossier aient été portées à la connaissance de l’un ou l’autre médias». Au lendemain de la publication d’un article du Temps sur l’affaire Sébastien B, toutes les parties plaignantes ont reçu une injonction du Ministère public. Le procureur en charge de l’enquête leur intime «de garder le silence sur les faits révélés par les actes d’instructions», jusqu’au 19 août prochain. Il justifie sa décision par le souci de protéger le secret de l’enquête et la vie privée des personnes impliquées. Cette ordonnance pourra être renouvelée.

25 plaignants et 60 millions de francs de préjudice

Depuis septembre 2014, plus de 25 plaignants se sont annoncés au Ministère public. Ils accusent le gestionnaire de fortune d’escroquerie, de corruption ou d’abus de confiance. Au total, les préjudices qu’ils estiment avoir subis se montent à plus de 60 millions de francs et la facture ne cesse de s’allonger. Certains réclament le remboursement des prêts qu’ils ont consentis, d’autres ont avancé de l’argent pour la vente aux enchères de crus prestigieux et n’ont jamais reçu les bouteilles de vin. La plupart ont acquis des actions d’une société hollandaise qui produit des gants médicaux antiallergiques. Pour obtenir ces certificats qui ne leur ont jamais rapporté de dividendes, ils ont parfois déboursé jusqu’à 300 000 euros l’unité. Derrière un montage de sociétés, Sébastien B, son associé, et deux autres hommes se partageaient les bénéfices de la transaction. Ils avaient acquis ces actions pour des montants variant entre 20 000 et 50 000 euros.

Rendue publique en novembre dernier par le quotidien valaisan Le Nouvelliste, cette escroquerie a fait l’objet de multiples articles et reportages. Le magazine Bilan a affirmé que le grand chef Benoît Violier a été grugé par le gestionnaire de fortune avant de mettre fin à ses jours. Divers médias ont montré que rien ne permettait de l’affirmer pour l’instant. Le procureur général, son subordonné en charge de l’enquête, l’avocat du prévenu et les avocats des parties plaignantes: tous se sont exprimés plusieurs fois sur le fond et sur la forme de l’affaire. Une jurisprudence du Tribunal fédéral estime que les faits sur lesquels le Ministère public s’est déjà exprimé ne peuvent pas faire l’objet d’une interdiction de communiquer.

Les libertés fondamentales sont en jeu

Pour Grégoire Rey, «la décision du procureur semble avoir été commandée par un mouvement d’humeur». L’avocat représente la société hollandaise, qui a elle aussi déposé une plainte contre Sébastien B. Il a décidé de recourir contre cette injonction, parce qu’il estime qu’elle bafoue plusieurs droits fondamentaux, parmi lesquels la liberté d’opinion et d’information, le droit de l’avocat à exercer sa profession de la manière qu’il choisit, et le principe d’égalité des armes, le défenseur du prévenu ayant lui toujours la possibilité de s’exprimer. Pour lui, «cette censure ne vise qu’à instruire dans le silence». Elle «restreint non seulement les libertés des victimes, mais aussi celle des avocats et de la presse, qui sont les garants de la liberté d’expression». L’homme de loi joue gros: la société travaille à un nouveau départ, et souhaite communiquer pour éviter un préjudice d’image dans cette affaire.

Cette disposition se justifie lorsque l’enquête nécessite une discrétion provisoire ou un effet de surprise. Pas pour instaurer une omerta

Ce jeudi, l’autorité de recours a demandé à l’avocat une procuration confirmant que son mandant souhaite bien s’opposer à la décision du procureur. L’homme de loi juge cette exigence «insolite». Il a le sentiment que son recours est traité «comme s’il s’agissait de l’ego des avocats, alors que des libertés fondamentales sont en jeu». Contacté, le Ministère public valaisan n’a pas souhaité commenter cette affaire. Pour les avocats consultés par Le Temps, l’injonction du procureur valaisan ne saurait trouver de justification que si les articles publiés par la presse causaient un dommage irréparable aux familles concernées. Personne ne connaît de précédent comparable, cette disposition du code de procédure pénale étant entré en vigueur en 2011, lorsque le secret de l’instruction a disparu. Pour Grégoire Rey, «elle se justifie lorsque l’enquête nécessite une discrétion provisoire ou un effet de surprise. Pas pour instaurer une omerta».