Affaire Libyenne

«Kadhafi aura de la peine à trouver des alliés contre la Suisse»

Le leader libyen a déjà les yeux rivés sur le Sommet de la Ligue arabe qu’il accueille ce week-end à Syrte. Pour Hasni Abidi, ses chances de mobiliser les pays arabes contre la Suisse sont bien maigres

Alors que l’UE presse Berne et Tripoli de trouver une solution rapide à leur conflit et que la Suisse vient de se dire prête à renoncer à sa «liste noire» des Libyens interdits de visas Schengen, Mouammar Kadhafi a déjà les yeux rivés sur le Sommet de la Ligue arabe, qui se tiendra les 27 et 28 mars à Syrte (Libye). Va-t-il profiter de cette tribune pour réitérer son appel au djihad lancé récemment contre la Suisse? Avec quel soutien? Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), livre son analyse.

Le Temps: Lors d’une récente rencontre entre l’ambassadeur libyen en poste à Genève et la presse, l’interprète a traduit «djihad» par «guerre sainte», mais un officiel libyen l’a aussitôt repris pour parler d’«embargo économique». Les propos de Mouammar Kadhafi (voir ci-dessous) sont pourtant plus violents. Qui croire?

Hasni Abidi: Dans son esprit, Mouammar Kadhafi faisait bien référence à la lutte armée. Il n’y a aucun doute là-dessus. J’ai visionné son discours de Benghazi: il était très en colère. Mais comme toujours, quand Kadhafi se lâche – on l’a bien vu devant l’Assemblée générale des Nations Unies –, ses ministres doivent ensuite rectifier le tir et atténuer ses propos. Avant Genève, le premier tir de rectification est venu de l’ambassadeur libyen en poste à New York: il a rapidement parlé de «djihad économique», terme qui n’a jamais existé. Quoi qu’il en soit, l’appel au djihad de Kadhafi n’a été pris au sérieux par personne. D’ailleurs, à Benghazi, la population locale n’a même pas eu le droit de l’écouter dans la caserne où il proférait son discours. Le public vu à la télévision n’était constitué que de sa garde rapprochée et de militaires.

– Mouammar Kadhafi a perturbé plus d’un sommet par ses caprices et coups de colère: a-t-il des chances de mobiliser les pays arabes contre la Suisse?

– Non. Ce sommet sera un peu celui de tous les dangers. L’an dernier, au Quatar, le leader qatari a été obligé de couper le son lorsque Kadhafi s’en est violemment pris au roi d’Arabie saoudite. Le leader libyen profite de chaque sommet pour faire son numéro. Il risque cette fois d’y avoir beaucoup de défections de dernière minute. Le président égyptien, en convalescence, ne sera pas là, ni la plupart des rois; le président du Yémen, le président irakien et le leader palestinien non plus. Le menu sera très chargé, avec des thèmes sensibles comme le conflit israélo-palestinien, le Soudan ou le Yémen. Mais comme le sommet a lieu en Libye, qui présidera la Ligue arabe pendant une année, certains chefs d’Etat préféreront s’abstenir plutôt que d’assister à de longues diatribes et à des propos qu’ils ne partagent pas.

– Dans un communiqué du 3 mars, le Conseil de la Ligue arabe condamnait la liste suisse qui interdit à près de 180 Libyens d’entrer dans l’espace Schengen de même que «les menaces proférées par des membres du parlement suisse sur l’utilisation de la force armée contre la Jamahiriya arabe libyenne». Une opération téléguidée par Tripoli?

– Ce communiqué peut être interprété comme une sorte de «service minimum» que certains ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe réunis au Caire – tous ne l’ont pas signée – ont rendu à la Libye devant l’insistance du chef de la diplomatie libyenne, Moussa Koussa. Mais le terme de djihad n’y figure pas. C’est une sorte de message de solidarité par rapport à la liste noire de la Suisse considérée comme raciste. Mais maintenant que la Suisse s’est dite prête à l’abolir, dans le cadre de la médiation européenne, les Libyens auront probablement de la peine à faire passer une déclaration anti-suisse au sommet. Si un tel communiqué était validé au niveau des chefs d’Etat, ce serait inquiétant. Cela voudrait dire que le conflit entre Berne et Tripoli prendrait une importance aussi grande que le conflit israélo-palestinien. Or la Ligue, qui traite de sujets liés à la sécurité arabe, n’est jamais intervenue dans un conflit purement bilatéral.

– Quels sont les alliés de la Libye dans le conflit qui l’oppose à la Suisse?

– La Libye n’a pas d’alliés éternels, que des alliés de circonstance. Regardez: elle était presque en Guerre froide avec la Tunisie et la Tunisie est maintenant le premier pays qui lui a exprimé sa solidarité par rapport au conflit avec Berne. Disons que la solidarité avec Tripoli est surtout motivée par des considérations de voisinage ou économiques. Le réservoir naturel de solidarité de la Libye se résume aux pays voisins – Mauritanie, Maroc, Tunisie, Algérie et surtout l’Egypte –, sans oublier les Etats africains du Sahel. Au-delà de ce bassin, la Libye peine à recruter des alliés dans son différend avec la Suisse.

– Quel intérêt aurait Kadhafi à réitérer ses attaques contre la Suisse alors que Berne vient de faire un geste et que l’UE presse les parties à trouver une solution rapide. Veut-il saboter la médiation européenne?

– La décision de Berne de revoir la liste des Libyens interdits de Schengen prive Kadhafi du levier européen. Au final, les deux parties devront faire des concessions. Mais Mouammar Kadhafi a toujours voulu, indépendamment des négociations diplomatiques, donner le ton et se montrer exigeant. Sans le vouloir, la Suisse est devenue un véritable enjeu de politique intérieure en Libye. La crise avec la Suisse montre avec éclat la difficulté du régime libyen à réussir sa réhabilitation d’un pays voyou à un Etat respecté. La gestion de la crise avec Berne et Bruxelles montre les limites des réformateurs à s’imposer face aux Gardiens du temple, les conservateurs, qui revendiquent une double revanche: sur l’Occident et sur l’aile modérée qui cherche l’apaisement avec l’Occident. En somme, la crise ouverte entre Berne et Tripoli est un cas d’école.

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