Quand la nouvelle est devenue publique, mi-juillet 2009, certains ont d’abord cru à un gag, ou à une de ces provocations médiatiques qu’affectionne Mouammar Ka­dhafi. Un an après le début de la crise créée par l’arrestation de son fils Hannibal à Genève, le leader libyen qualifiait la Suisse de «mafia mondiale» et ne proposait rien de moins que son démantèlement. Formulée au sommet du G8 en Italie, la requête fut déposée – et rejetée – avant l’Assemblée générale de l’ONU en septembre de la même année.

Un câble diplomatique américain inédit (09TRIPOLI417) remis au Temps montre que Mouammar Kadhafi ruminait cette idée depuis le printemps déjà et s’en était même ouvert au chef des forces armées américaines en Afrique, le général William Ward.

Lors d’une rencontre qui s’est déroulée l’après-midi du 21 mai 2009, le leader libyen se montre assez ouvert vis-à-vis des Etats-Unis, «espère que le président Obama pourra venir en Libye début juillet pour s’adresser au sommet de l’Union africaine, avant la conférence du G8». Il veut développer la coopération avec les troupes américaines en matière de lutte antiterroriste et contre la piraterie.

Le colonel est d’abord d’humeur badine. «Chaque fois que nous éteignons un incendie en Afrique, un autre s’allume, dit-il à son interlocuteur. Nous avions l’habitude de dire que c’était un complot américain, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.» Suit un long monologue où Kadhafi résume l’histoire post-coloniale africaine, des guerres de libération au développement d’institutions communes.

Il loue ensuite la présence chinoise, qualifiant cet engagement de «doux» (soft) par opposition à l’approche dure des Etats-Unis, «qui ont tendance à placer des bases militaires près des sources d’énergie».

«Le wahhabisme et la Suisse»

Ensuite, le leader libyen identifie deux sources de terrorisme: «le wahhabisme et la Suisse». Kadhafi «a affirmé que le système bancaire helvétique est utilisé pour financer les terroristes et a proposé que la Suisse soit démantelée et répartie entre les pays voisins», poursuit le câble, «according to language»…

Le document ne dit pas quelle a été la réaction du général William Ward, à supposer qu’elle ait été autre chose qu’un silence embarrassé. La conversation est ensuite revenue sur la coopération avec les Etats-Unis. Mouammar Kadhafi s’est exprimé cinq mois plus tard devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York, pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir 40 ans plus tôt, mais n’y a pas trouvé de soutien pour son projet de dépecer la Suisse.