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Karin Keller-Sutter: «Politiquement, il n’y a plus d’alliance en Suisse pour un accord avec l’UE»

La favorite de la course à la succession de Johann Schneider-Ammann évoque son enfance et sa carrière. Elle analyse les conséquences du mouvement #MeToo, et dit son scepticisme quant à un accord institutionnel avec Bruxelles avant la fin de l’année

Pour les uns, elle est «brillante et charismatique», pour les autres «distante et hautaine». Qui est donc Karin Keller-Sutter, dont beaucoup d’observateurs disent qu’elle est quasiment déjà élue au Conseil fédéral? Malgré un agenda très chargé, elle se livre au Temps.

Notre éditorial lors de son annonce de candidature: Karin Keller-Sutter, la perle rare du PLR

Le Temps: Vos parents tenaient un restaurant familial. Comment s’est déroulée votre enfance?

Karin Keller-Sutter: J’étais la petite sœur avec trois frères aînés. Avec eux, j’ai beaucoup appris et, surtout, je devais toujours avoir de bons arguments pour les convaincre.

Petite fille, à quoi rêviez-vous?

Chez moi, l’image de la femme a été marquée par ma mère, qui a toujours travaillé. Sans elle, le restaurant n’aurait pas tourné. J’ai donc tout naturellement envisagé une carrière professionnelle, même si mon père était ambivalent à ce sujet. D’une part, il trouvait qu’une femme avait un rôle biologique à tenir, mais, d’autre part, il a toujours souhaité que j’aie un travail pour ne pas dépendre d’un homme. Le fait que je n’ai pas eu d’enfants a aussi influencé mon chemin politique et professionnel.

Comment avez-vous choisi de devenir interprète?

A l’école, j’étais meilleure dans les langues et les branches sociales qu’en mathématiques. J’ai toujours aimé le fait de découvrir une culture à travers l’apprentissage d’une langue. Le français m’a appris à mieux connaître la Suisse romande, par exemple.

Vous fréquentiez l’Ecole supérieure de commerce à Neuchâtel. Quel souvenir en gardez-vous?

La crise horlogère était très grave dans la région neuchâteloise. J’ai eu un petit ami de Colombier dont le père était au chômage, bien qu’il soit ingénieur. Sa femme a dû se remettre à travailler. Chez nous, nous avons subi les conséquences du choc pétrolier, mais la crise économique n’était pas aussi aiguë.

A l’époque de votre jeunesse, le PDC règne en maître dans le canton de Saint-Gall. Comment en arrivez-vous à opter pour le PLR?

Je viens d’un milieu catholique, mes parents étaient donc plutôt proches du PDC. En tant que jeune femme, je me suis engagée sur des thèmes comme la politique de la drogue et la question de l’avortement. Deux questions sur lesquelles je soutenais la ligne du PLR.

En annonçant votre candidature, vous avez souligné que le critère du genre n’était pas suffisant pour être élue au Conseil fédéral. Cela vous gêne-t-il que cela soit tout de même un atout pour vous?

Non, mais je n’ai pas envie d’être réduite à mon genre. Mon expérience – douze ans au Conseil d’Etat d’un grand canton, sept ans au Conseil des Etats, des mandats dans des conseils d’administration – souligne mes qualifications. Bien sûr que le critère du genre va jouer un certain rôle. Si Doris Leuthard était remplacée par un homme au Conseil fédéral, il n’y aurait plus qu’une femme au Conseil fédéral, ce qui serait inacceptable. En tant que libérale, je tiens à ce que chaque individu ait les mêmes chances. Je prône une société où hommes et femmes se partagent les responsabilités et le pouvoir.

Au début des années 2000, Saint-Gall a été le premier canton à légiférer sur la violence conjugale. Un homme aurait-il pu rédiger une telle loi?

Ma sensibilité féminine a certainement joué un rôle. Dès mon entrée en fonction au Conseil d’Etat, j’ai été confrontée aux témoignages d’agents de police se sentant impuissants lorsqu’ils arrivaient au domicile d’un couple en conflit. Ils ramenaient momentanément le calme, mais repartaient en sachant que le cas n’était pas résolu. J’ai cherché à éloigner durant quelques jours le partenaire violent du domicile. Nous avons trouvé un compromis au Conseil d’Etat, puis au parlement. Notre loi a ensuite été copiée par pratiquement tous les cantons.

Comment avez-vous vécu le mouvement #MeToo?

C’est un mouvement parti des Etats-Unis que j’ai observé de l’extérieur. Mon sentiment est ambigu. D’un côté, je salue la dénonciation d’agressions sexuelles intolérables dont sont victimes les femmes. De l’autre côté, il y a un risque de voir les femmes uniquement dans une posture de victime. Je souhaite donc qu’on en arrive à un mouvement de société intégrant les hommes pour lutter ensemble contre la violence sexuelle.

Et au Palais fédéral, avez-vous été victime de comportements inappropriés dont on a parlé lors de l’affaire Buttet?

Non. Aux Etats, je n’ai jamais observé de tels comportements.

Passons à la politique étrangère: croyez-vous encore à un accord institutionnel avec l’UE d’ici à la fin de l’année?

Pas vraiment. Soyons réalistes: politiquement, il n’y a plus d’alliance dans ce dossier en Suisse en raison de l’attitude des syndicats qui ne veulent pas qu’on touche aux mesures d’accompagnement protégeant les salaires. De son côté, l’UE exige que la Suisse reprenne la directive révisée sur le travail détaché de manière dynamique. Les Etats membres de l’UE ont désormais deux ans pour la mettre en œuvre. Tant qu’on ne sait pas comment ils le feront, il n’y a aucune raison pour la Suisse de se précipiter face aux développements pour l’heure imprévisibles de cette directive. De plus, il reste beaucoup trop d’inconnues quant au contenu de cet éventuel accord institutionnel.

La Suisse et la Grande-Bretagne peuvent-elles faire cause commune face à l’UE?

Je suis présidente de la délégation UE/AELE, qui se déplace la semaine prochaine en Grande-Bretagne et en Irlande. Il sera difficile de faire cause commune, car les deux cas sont différents. Nous, les Suisses, disposons d’une base solide avec la voie bilatérale. Nous évoluons dans une forme de concubinage avec l’UE, alors que la Grande-Bretagne est en instance de divorce. Si celle-ci ne conclut pas d’accord avec l’UE d’ici à mars 2019, toutes les relations s’effondrent, alors que nous garderons un cadre malgré les tensions actuelles. La Suisse est le troisième partenaire économique de l’UE. Si Bruxelles est pragmatique, elle n’a pas intérêt à créer des tensions supplémentaires sur des dossiers purement techniques.

Comment avez-vous digéré votre échec au Conseil fédéral en 2010?

A l’époque, je n’étais qu’une outsider, je n’avais même pas préparé de discours.

Sérieusement?

Oui, je m’étais très bien préparée, mais je savais que je n’avais aucune chance. Quand vous venez de l’extérieur, vous êtes privé des réseaux qui facilitent les contacts directs. Lorsque vous n’êtes pas membre du parlement à Berne, vous sous-estimez ce problème. Quand tout a été fini, j’ai été contente de rentrer chez moi. J’avais 47 ans, ce n’était pas la fin du monde. Je savais que je pourrais me présenter pour le Conseil des Etats en 2011.

Mais lorsque vous avez répété «Le Conseil fédéral, plus jamais», on vous a sentie blessée par cet échec!

On m’avait dit que je représentais la génération montante du parti, qui était derrière moi. Finalement, cela n’a joué aucun rôle. Aujourd’hui, la situation est différente. Déjà après la démission de Didier Burkhalter, des élus m’ont demandé de présenter ma candidature, mais j’ai décliné, car c’était un siège latin. Alors ils m’ont dit: «Sois prête pour la prochaine élection, ne claque pas la porte d’emblée s’il te plaît.» Lorsque Johann Schneider-Ammann a démissionné, j’ai reçu des messages d’encouragement de sénateurs dans tous les partis.

Le Conseil des Etats a-t-il été une renaissance politique pour vous?

Lorsque j’étais députée au Grand Conseil et présidente du PLR cantonal, je m’intéressais surtout aux sujets économiques et à la formation professionnelle. Au Conseil d’Etat, j’ai dû reprendre le Département de la sécurité qu’on m’a attribué, qui n’était pas celui que j’aurais souhaité. Au Conseil des Etats, à Berne, j’ai retrouvé mes thèmes de prédilection.

Qu’est-ce qui vous a tant plu au Conseil des Etats?

C’est le plus beau mandat que j’ai jamais eu. Je siège dans trois commissions passionnantes: l’économie, la sécurité sociale et la politique extérieure, une affaire de cœur pour moi. Avec ses 46 membres, ce conseil est comme une grande classe d’école. Nous nous connaissons tous, le climat de travail est agréable. Nous avons toujours la volonté de trouver des compromis, même si ceux-ci ne sont pas toujours les meilleurs.

Cette Chambre, qui vient de lier les deux réformes des retraites et de la fiscalité des entreprises, est-elle devenue plus puissante que le Conseil fédéral?

En Suisse, nous vivons dans un système basé sur le partage du pouvoir. Cela signifie que le Conseil fédéral ne peut pas être trop puissant, puisqu’il doit composer non seulement avec le parlement, mais aussi avec les cantons, les communes, les organisations économiques et syndicales. Cela dit, le Conseil fédéral n’a malheureusement pas présenté des projets qui ont trouvé des majorités au parlement. De l’immigration au paquet fiscal, ce sont les commissions qui ont trouvé des compromis.

Vous répondez donc «oui» à cette question?

Disons qu’il serait souhaitable que le Conseil fédéral ait davantage le courage de laisser son empreinte à lui sur les dossiers.

Tout le monde vous voit déjà au Conseil fédéral. Cela ne vous fait-il pas un peu peur?

Oui. C’est flatteur d’une part, mais cela peut aussi être dangereux, car il reste plusieurs étapes à franchir: le parti cantonal, le groupe et, enfin, l’Assemblée fédérale. Le fait qu’il y ait deux élections au Conseil fédéral complique encore les choses. Mais je reste sereine. J’accepterai le résultat quel qu’il soit.


Profil

1963: Naissance à Wil (SG).

1989: Diplôme d’interprétariat à Zurich après des études à Neuchâtel, Londres et Montréal.

1997: Présidente du PLR du canton de Saint-Gall.

2000: Conseillère d’Etat, cheffe du Département de la sécurité et de la justice.

2011: Election au Conseil des Etats.

2017: Présidente du Conseil des Etats.


A propos des successions au Conseil fédéral

Au Conseil fédéral, deux sièges à repourvoir

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