Terrorisme 

Karin Keller-Sutter: «Je préférerais que les djihadistes suisses soient jugés sur place»

Faut-il rapatrier les Suisses partis faire le djihad en Syrie? Alors que la position du Conseil fédéral se fait attendre, celle de la ministre de la Justice, mardi matin, marque un tournant

«Je préférerais que les djihadistes suisses soient jugés sur place»: alors que la question du rapatriement des combattants étrangers en Syrie devient brûlante, la déclaration de Karin Keller-Sutter, cheffe du Département fédéral de justice et police (DFJP), a posé un jalon. Interrogée à l’antenne de RTS La Première, la ministre fait part de sa «priorité absolue»: garantir la sécurité de la population suisse et, le cas échéant, celle des forces de l’ordre impliquées dans un éventuel rapatriement. La position politique officielle, elle, se fait attendre.

Les ressortissants suisses présents dans le périmètre irako-syrien seraient une vingtaine. Aux yeux de la ministre, les rapatrier relève du défi. «Comment allez-vous les chercher? Ces gens sont dans une zone de guerre, peut-être encore menacée par l’Etat islamique», rappelle-t-elle, soulignant que ces personnes sont parties de leur propre gré.

La position de Karin Keller-Sutter reflète-t-elle celle du reste du Conseil fédéral? «Cette problématique est traitée par la Délégation du Conseil fédéral pour la sécurité», répond la porte-parole du Service de renseignement de la Confédération, en référence à un groupe formé par les départements concernés (DDPS, DFAE et DFJP). Voilà des mois que cette délégation multiplie les réunions à ce sujet. Et c’est ensuite sur la base de ces discussions que le Conseil fédéral «se prononcera en temps utile».

Ultimatum américain

De nombreux Etats européens ont montré leur réticence à prendre en charge leurs ressortissants radicalisés. Or la question est devenue d’autant plus urgente que les Etats-Unis ont l’intention de retirer prochainement les quelque 2000 militaires américains présents en Syrie. Ce départ pourrait accroître les risques d’une nouvelle escalade, et amener à ce que les djihadistes étrangers – qui sont détenus par les forces kurdes – s’évanouissent dans la nature.

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Ce week-end, le président Donald Trump en venait à adresser aux Européens un ultimatum en bonne et due forme, leur enjoignant de rapatrier au plus vite leurs djihadistes. «Il n’y a pas d’alternative car nous [la coalition internationale formée autour des forces kurdes] serions forcés de les libérer. Les Etats-Unis ne veulent pas que ces combattants se répandent en Europe.»

La Suisse cherche-t-elle à esquiver le problème? Carlo Sommaruga, conseiller national socialiste, déplore en tout cas le «manque de courage» du Conseil fédéral et, plus largement, des gouvernements européens. «La Suisse a la responsabilité de juger et punir ses ressortissants, quels qu’ils soient. Au risque, dans le cas contraire, de constituer une caste de citoyens de seconde zone.»

«Peur du terrorisme»

Carlo Sommaruga reconnaît toutefois que la situation instable en Syrie rend toute discussion et toute mise en place d’un mécanisme de rapatriement extrêmement compliquées: «Il n’y a pas d’acteur étatique, pas d’interlocuteur officiel à qui s’adresser.» Le conseiller national énonce plusieurs possibilités qui ont déjà été évoquées dans les médias: «Il faut étudier un rapatriement avec l’aide des forces armées américaines, du CICR, ou d’un détachement reconnu des Casques bleus, sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU.»

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Au-delà des problèmes techniques d’un rapatriement, la pression de l’opinion publique paralyse, selon lui, les autorités. «La peur du terrorisme est telle que personne n’ose aborder le sujet de manière critique, estime Carlo Sommaruga. Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, il faudrait pourtant expliquer qu’un rapatriement encadré et contrôlé des djihadistes, avec un jugement en Suisse, est la meilleure manière de garantir la sécurité de la Suisse. Au contraire, prendre le risque que certains combattants soient relâchés ou s’évadent des territoires kurdes puis rentrent en Suisse par leurs propres moyens serait bien plus dangereux.»

«Il y a matière à condamner»

Comme les responsables de plusieurs pays européens, Karin Keller-Sutter a aussi évoqué la difficulté de juger les djihadistes loin du lieu où ils auraient commis leurs méfaits. Là aussi, Carlo Sommaruga balaie l’argument: «Le simple fait de rejoindre le groupe Etat islamique est un acte pénalement répréhensible en Suisse. Il y a matière à condamner, même si la récolte de preuves pour prouver la participation à une action militaire sera sans doute compliquée.»

Abandonner des djihadistes suisses à leur propre sort, est-ce bien respectueux des droits de l’homme? «Pour se rendre dans des zones de combat en Irak ou en Syrie, ces personnes ont enfreint une interdiction formelle de voyage prononcée par la Suisse et certaines d’entre elles sont soupçonnées d’y avoir commis des crimes, rappelle Nadia Boehlen, porte-parole d’Amnesty International Suisse. Cependant, dire qu’il faut les laisser se débrouiller sur place, c’est prendre le risque de voir leurs droits humains bafoués.»

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La Suisse doit au contraire garantir «l’accès à un procès équitable» à chacun de ses ressortissants. «Or, cela est difficile voire impossible dans des pays où le système judiciaire est au mieux déficient, au pire inexistant, souligne Nadia Boehlen. Le cas échéant, des représentants du DFAE devraient se rendre sur place pour offrir une protection consulaire et s’assurer que la peine de mort ne soit pas appliquée.»

«Intérêt supérieur des enfants»

Particulièrement sensible, la question des enfants de djihadistes, souvent nés sur place, ajoute au casse-tête. Une douzaine de femmes et une vingtaine d’enfants d’origine suisse se trouveraient actuellement en zone de djihad. «L’intérêt supérieur des enfants doit impérativement être préservé, quitte à les placer dans une famille d’accueil à leur retour en Suisse», estime Nadia Boehlen. Idem pour une éventuelle déchéance de nationalité: «On ne peut pas envisager qu’un enfant soit séparé de ses parents à la frontière.»

Depuis 2001, 93 ressortissants suisses sont partis faire le djihad: 78 en Syrie et en Irak, 15 en Somalie, en Afghanistan et au Pakistan, et un aux Philippines. Le SRC peut assurer que 27 d’entre eux sont décédés et 13 rentrés en Suisse.

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