Elle passe de l’allemand au français ou à l’anglais avec une grande aisance. Rien d’étonnant: prochaine présidente du Conseil des Etats, Karin Keller-Sutter est traductrice et interprète de formation. Elle a complété ses études effectuées à Neuchâtel et Zurich par des séjours linguistiques à Londres et Montréal ainsi que par une formation postgrade en pédagogie à Fribourg. Pourquoi le Canada? «J’aurais pu aller en France. Mais je voulais découvrir autre chose et j’avais un intérêt culturel pour le Québec», confie-t-elle. Elle a exercé sa profession durant une dizaine d’années, jusqu’à ce que la politique la happe et la propulse, à 36 ans, au Conseil d’Etat de son canton, Saint-Gall, sous la bannière du Parti radical.

Elle s’est retrouvée, sans l’avoir cherché, à la tête de la Sécurité et de la Justice. «Je n’étais pas juriste, comme Simonetta Sommaruga, qui était pianiste mais s’est néanmoins retrouvée à diriger le Département fédéral de justice et police», sourit-elle. Ce ministère lui permit cependant de devenir une actrice majeure de la sécurité en Suisse. Utilisant la marge de manœuvre dont disposent les cantons, elle fit œuvre de pionnière dans la lutte contre la violence conjugale et le hooliganisme ainsi que dans le domaine de l’asile. Elle fut une présidente remarquée de la puissante Conférence des directeurs cantonaux de justice et police (CCDJP), fonction qui lui a servi de tremplin pour sa candidature à la succession de Hans-Rudolf Merz au Conseil fédéral en 2010.

L’échec de 2010 et la revanche de 2011

L’issue ne fut guère heureuse. Bien que ne siégeant pas aux Chambres fédérales à l’époque, elle était la grande favorite. Contre toute attente, c’est toutefois Johann Schneider-Ammann qui fut élu à sa place. Elle sut se relever de cet échec, saisissant, l’année suivante, l’occasion d’une vacance au Conseil des Etats pour faire enfin son entrée dans ce cénacle très protégé qu’est le parlement fédéral. Elle en profita pour changer complètement d’univers. Adieu les affaires de justice, adieu la sécurité. Elle se tourna vers de nouveaux horizons. Les questions économiques: «C’est ce que j’aurais voulu faire lorsque j’ai été élue au Conseil d’Etat saint-gallois», confie-t-elle. La sécurité sociale et la santé: «C’est un dossier où l’on peut prendre d’importantes décisions sur le plan fédéral», enchaîne-t-elle. La politique extérieure: «J’ai toujours été une passionnée d’histoire et de relations internationales. Lorsque j’étais jeune, j’avais rêvé de travailler à l’ONU.»

J’ai toujours été une passionnée d’histoire et de relations internationales. Lorsque j’étais jeune, j’avais rêvé de travailler à l’ONU

Poigne de fer dans un gant de velours, jugée dure par la gauche, Karin Keller-Sutter s’est rapidement profilée comme l’une des personnalités les plus influentes du Conseil des Etats. Elle a été à la manœuvre sur la réforme de l’imposition des entreprises III et la Prévoyance vieillesse 2020, deux dossiers que les hasards du calendrier ont juxtaposés mais qui, tous deux – pour des raisons différentes –, ont échoué devant le peuple. Elle soutenait le premier mais pas le second. Pour elle, PV 2020 était devenue un monstre. «Sans l’augmentation des rentes AVS de 70 francs, le projet aurait été accepté», diagnostique-t-elle. Après l’échec du 24 septembre, elle a rapidement mis son plan B sur la table: retraite des femmes à 65 ans, rentes anticipées pour les personnes – notamment des femmes – à bas revenu ayant travaillé longtemps, hausse de la TVA de 0,6 point.

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En politique étrangère, elle s’est tôt intéressée au Brexit et aux parallèles à tirer avec la Suisse. Elle revient d’une visite parlementaire outre-Manche. «Il y a peu de points communs. Le Royaume-Uni risque de se retrouver sans rien lorsqu’il sera sorti de l’UE alors que nous avons les traités bilatéraux. Mais la Suisse pourrait profiter de la volonté des Britanniques de conclure rapidement des accords de libre-échange avec des Etats tiers», analyse-t-elle.

Courtisée par les groupes d’intérêts

Parce qu’elle est une femme de pouvoir confirmée, Karin Keller-Sutter a été courtisée par les groupes d’intérêts dès son accession au Conseil des Etats en 2011. «J’ai reçu beaucoup de sollicitations, mais j’ai toujours dit que je resterais indépendante et que ma propre conviction serait prioritaire», souligne-t-elle. Elle est ainsi administratrice d’une caisse de pension qui a soutenu PV 2020 alors qu’elle-même l’a combattue. Elle a accepté des mandats pour l’Union patronale suisse (UPS), la Swiss Retail Federation (commerce de détail), La Bâloise Assurance et la société de placement immobilier Pensimo.

Mariée, sans enfant, Karin Keller-Sutter dirigera les débats du Conseil des Etats pendant une année dès le 27 novembre. S’arrêtera-t-elle en si bon chemin? Son nom réapparaît régulièrement lorsque la succession de Johann Schneider-Ammann est évoquée. Elle-même ne cesse de répéter qu’elle ne veut pas revivre l’expérience difficile de 2010. «Conseillère aux Etats est le plus beau des mandats politiques: on représente son canton à Berne et on peut prendre de vraies décisions», dit-elle. Seulement voilà: le PLR tente depuis des années de placer une femme au Conseil fédéral, histoire de tourner définitivement la page Elisabeth Kopp. Christiane Langenberger en 1998, Christine Beerli en 2003, Martine Brunschwig Graf en 2009, elle-même en 2010, Isabelle Moret en 2017: toutes ont échoué. Or, les candidates disposant du bagage politique nécessaire pour faire le saut ne sont pas légion. Par ailleurs, la Suisse orientale réclame un relais au gouvernement fédéral. Alors? Alors on ne peut rien exclure. «Elle sera candidate», assure un fin connaisseur des rouages bernois. Mais ce qui pourrait l’empêcher, après Saint-Gall, de toucher le Saint Graal fédéral, c’est qu’elle soit jugée trop brillante par les adversaires politiques du PLR.