Portrait

Karin Keller-Sutter, la Saint-Galloise a trouvé son Saint Graal

Le deuxième essai aura été le bon. Karin Keller-Sutter est enfin conseillère fédérale. Retour sur une carrière toute faite d’ascensions

C’est fait: Karin Keller-Sutter est passée de Saint-Gall au Saint Graal. Elle a brillamment essuyé mercredi son échec de 2010, lorsque les Chambres fédérales, à la surprise générale, lui avaient préféré Johann Schneider-Ammann. Elle va désormais lui succéder. Et l’on peut dire que la campagne fut pour elle tout à fait tranquille. Favorite dès le départ, personne ne lui a vraiment cherché des poux et les regards se sont plutôt tournés vers les candidates du Parti démocrate-chrétien. Qu’y aurait-il eu à trouver, d’ailleurs?

Notre suivi de la matinée d'élections.

La carrière de Karin Keller-Sutter, 54 ans, mariée à Morten Keller, médecin légiste et chef des services de santé de la ville de Zurich, sans enfants, paraît sans tache. Traductrice et interprète de formation, profession qu’elle a exercée durant une dizaine d’années, elle a vite été happée par la politique. A 36 ans, elle fit son entrée au Conseil d’Etat de son canton, Saint-Gall, sous la bannière du Parti radical. Elle s’est retrouvée, sans l’avoir cherché, à la tête de la Sécurité et de la Justice. «Je n’étais pas juriste, comme Simonetta Sommaruga, qui était pianiste mais s’est néanmoins retrouvée à diriger le Département fédéral de justice et police», souriait-elle dans un entretien accordé au Temps en 2017. Ce ministère lui permit cependant de devenir une actrice majeure de la sécurité en Suisse.

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Changement d’univers

Utilisant la marge de manœuvre dont disposent les cantons, elle fit œuvre de pionnière dans la lutte contre la violence conjugale et le hooliganisme ainsi que dans le domaine de l’asile. Elle fut une présidente remarquée de la puissante Conférence des directeurs cantonaux de justice et police (CCDJP), fonction qui lui a servi de tremplin pour sa candidature à la succession de Hans-Rudolf Merz au Conseil fédéral en 2010. Elle ne fut pas élue, mais sut se relever de cet échec, saisissant, l’année suivante, l’occasion d’une vacance au Conseil des Etats pour faire enfin son entrée dans ce cénacle très protégé qu’est le parlement fédéral.

Elle en profita pour changer complètement d’univers. Adieu les affaires de justice, adieu la sécurité. Elle se tourna vers de nouveaux horizons. Les questions économiques: «C’est ce que j’aurais voulu faire lorsque j’ai été élue au Conseil d’Etat saint-gallois», confiait-elle. La sécurité sociale et la santé: «C’est un dossier où l’on peut prendre d’importantes décisions sur le plan fédéral», enchaîne-t-elle. La politique extérieure: «J’ai toujours été une passionnée d’histoire et de relations internationales. Lorsque j’étais jeune, j’avais rêvé de travailler à l’ONU.»

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A la manœuvre

Poigne de fer dans un gant de velours, jugée dure par la gauche, Karin Keller-Sutter s’est rapidement profilée comme l’une des personnalités les plus influentes du Conseil des Etats. Elle a été à la manœuvre sur la réforme de l’imposition des entreprises III et la Prévoyance vieillesse 2020, deux dossiers que les hasards du calendrier ont juxtaposés mais qui, tous deux – pour des raisons différentes –, ont échoué devant le peuple. Elle soutenait le premier mais pas le second. Pour elle, PV 2020 était devenue un monstre. «Sans l’augmentation des rentes AVS de 70 francs, le projet aurait été accepté», a-t-elle diagnostiqué. Après l’échec du 24 septembre, elle a rapidement mis son plan B sur la table: retraite des femmes à 65 ans, rentes anticipées pour les personnes – notamment des femmes – à bas revenu ayant travaillé longtemps, hausse de la TVA de 0,6 point.

En politique étrangère, elle s’est tôt intéressée au Brexit et aux parallèles à tirer avec la Suisse. «Il y a peu de points communs. Le Royaume-Uni risque de se retrouver sans rien lorsqu’il sera sorti de l’UE alors que nous avons les traités bilatéraux. Mais la Suisse pourrait profiter de la volonté des Britanniques de conclure rapidement des accords de libre-échange avec des Etats tiers», racontait-elle au retour d’un voyage outre-Manche. Parce qu’elle est une femme de pouvoir confirmée, Karin Keller-Sutter a été courtisée par les groupes d’intérêts dès son accession au Conseil des Etats en 2011. «J’ai reçu beaucoup de sollicitations, mais j’ai toujours dit que je resterais indépendante et que ma propre conviction serait prioritaire», souligne-t-elle. Elle est ainsi administratrice d’une caisse de pension qui a soutenu PV 2020 alors qu’elle-même l’a combattue. Elle a accepté des mandats pour l’Union patronale suisse (UPS), la Swiss Retail Federation (commerce de détail), la Bâloise Assurances et la société de placement immobilier Pensimo. Elle les remettra tous d’ici à la fin de l’année, comme le veut l’usage.

Pour le PLR, une page douloureuse se tourne

En décembre 2017, elle accéda au perchoir du Conseil des Etats, une tâche qu’elle exerça pendant douze mois en maniant savamment les langues et les cultures. Parfaitement polyglotte, elle passe de l’allemand au français ou à l’anglais avec une grande aisance. Durant ses études, elle avait effectué des séjours linguistiques à Neuchâtel, Londres et Montréal ainsi qu’une formation postgrade en pédagogie à Fribourg.

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Karin Keller-Sutter tombe aussi à point nommé pour son parti. Depuis deux décennies, le PLR tente de placer une femme au Conseil fédéral, histoire de tourner définitivement la page Elisabeth Kopp. Christiane Langenberger en 1998, Christine Beerli en 2003, Martine Brunschwig Graf en 2009, elle-même en 2010, Isabelle Moret en 2017: toutes ont échoué. Avec l’accession de la Saint-Galloise au Saint Graal fédéral, la lacune est désormais comblée.

Au Conseil fédéral, deux sièges à repourvoir

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