Entre Kaspar Villiger et son ancien directeur de l'Administration fédérale des finances (AFF) Ulrich Gygi, actuel patron de La Poste, le torchon brûle. L'enquête administrative de l'ancien juge fédéral Karl Spühler propose d'ouvrir une poursuite pénale contre Ulrich Gygi, qui proteste de sa bonne foi (lire ci-dessous). Kaspar Villiger a commandé cette enquête au début de l'été, après avoir appris que son ancien bras droit avait lui-même demandé au chef de l'Autorité de contrôle en matière de blanchiment, Niklaus Huber, de collaborer à un dossier pour lequel il était récusé.

Rappel des faits. Jusqu'à maintenant, l'Autorité de contrôle a délivré douze reconnaissances à des organismes d'autorégulation (OAR) chargés de surveiller les intermédiaires financiers. En 1999, elle fut saisie d'une demande déposée par un organisme zurichois, OAR-F. Les relations entre son responsable et Niklaus Huber étant tendues, ce dernier fut déchargé du dossier. C'est une juriste francophone qui le reprit, car elle était, à ce moment-là, la seule capable de s'en occuper à l'Autorité de contrôle! Partant du principe que la décision, qui allait se révéler négative pour l'OAR-F, devait être rendue en allemand, Ulrich Gygi demanda à Niklaus Huber de la traduire. Soupçonnant une intervention du patron de l'Autorité de contrôle, l'OAR-F réclama une expertise de son ordinateur pour vérification. Sa requête refusée, l'OAR-F alla jusqu'au Tribunal fédéral (TF), qui lui donna raison.

Après la décision du TF, c'est la juriste en chef du Département des finances (DFF), Barbara Schaerer, qui enquêta pour savoir si Niklaus Huber avait participé à la décision. Interrogé, Ulrich Gygi certifia qu'elle avait été prise par la juriste de langue française et par lui-même. Il ne signala pas qu'elle avait été traduite par Niklaus Huber. L'enquête démontra cependant que ce dernier avait eu le dossier OAR-F ouvert pendant six heures sur son ordinateur. Niklaus Huber reconnut les faits, mais indiqua qu'il avait agi à la demande d'Ulrich Gygi. Pour Karl Spühler, ce n'est pas admissible. «Lorsqu'on est récusé pour un dossier, on n'y jette pas le moindre coup d'œil», critique-t-il. Et il voit dans la réponse incomplète d'Ulrich Gygi à Barbara Schaerer un éventuel faux dans les titres.

L'ancien juge fédéral a relevé un autre fait. Sollicité pour prendre position au moment du recours de l'OAR-F au TF, Ulrich Gygi transmit au service juridique du DFF une note dans laquelle il précisait, entre parenthèses, que l'autorisation d'agir comme OAR aurait également été refusée si la décision avait été prise par Niklaus Huber. A la demande de Barbara Schaerer, Ulrich Gygi supprima cependant cet ajout. «Suppression de titre», s'exclame le juge Spühler, qui propose d'ouvrir aussi une poursuite pénale contre la juriste du DFF.

Kaspar Villiger ne peut rien faire d'autre que de transmettre ces recommandations au Ministère public de la Confédération, car de tels soupçons se poursuivent d'office. Il convient de préciser que le juge Spühler, qui n'est pas un spécialiste du droit pénal, a fait appel à un professeur assistant de l'Université de Zurich. Et c'est ce dernier qui lui a recommandé d'entamer une action pénale. Kaspar Villiger va néanmoins renoncer à ouvrir une enquête disciplinaire contre qui que ce soit. Il considère que ça suffit comme ça. «Ulrich Gygi a commis une faute à laquelle je ne souhaite pas accorder trop d'importance. Mais j'ai été déçu qu'il ne m'ait pas fait part de la décision qu'il avait prise. Il m'a présenté ses excuses et je les accepte. Il avait de très grandes responsabilités et ce fut un collaborateur exceptionnel», conclut-il.