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Kathrin Bertschy: «J’ai réalisé qu’une partie des politiciens ne défendaient que des intérêts particuliers dans le but de s’enrichir au lieu de s’engager pour le bien commun».
© Peter Mosimann

Portrait

Kathrin Bertschy, une femme en colère

La coprésidente d’Alliance F se désole d’une Suisse encore très patriarcale, mais se réjouit de l’éclosion d’une nouvelle génération qui affirme un féminisme «positivement revendicateur»

Pour ses 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques. Après le journalisme, notre thème du mois porte sur l’égalité hommes-femmes. Ces prochaines semaines, nous allons explorer les voies à emprunter, nous inspirer de modèles en vigueur à l’étranger, déconstruire les mythes qui entourent les genres et chercher les éventuelles réponses technologiques à cette question.

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En ce vendredi 27 octobre 2017, une grande agitation règne au deuxième étage du Palais fédéral. Le conseiller fédéral Alain Berset a convoqué une table ronde pour se pencher sur la réforme des retraites. Un mois plus tôt, le peuple a rejeté son plan A soutenu par le centre gauche. Une bonne soixantaine de responsables politiques et économiques se pressent ce jour-là dans la salle 86 pour esquisser les grandes lignes d’un plan B, qui commencera par la hausse de l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans. Parmi eux pourtant, cinq femmes seulement, dont la coprésidente d’Alliance F Kathrin Bertschy, qui prend une photo. «Mais comment notre société composée d’une majorité de femmes peut-elle s’identifier à un tel organe»? s’irrite-t-elle.

Bien sûr, il ne s’agit là que d’un instantané de politique helvétique, mais il est révélateur: la démocratie suisse reste un monde d’hommes, même si les femmes y disposent du droit de vote depuis près d’un demi-siècle. Au Conseil fédéral, ils sont 72%, au Conseil des Etats 85% et au Conseil national 67%.

Le choc d’une étude

Face à ce monde d’hommes, une femme convertie tardivement au féminisme. Cette Bernoise du centre droit, désormais vice-présidente du parti suisse des Vert’libéraux, a certes été sensibilisée très tôt à la politique, mais par l’écologie et le souci du bien public. Fille de parents tous deux enseignants et abonnés à de nombreux journaux dont la NZZ, elle se plonge dans la lecture de ce journal pourtant austère avant même d’avoir 10 ans, assure-t-elle. «J’ai réalisé qu’une partie des politiciens ne défendaient que des intérêts particuliers dans le but de s’enrichir au lieu de s’engager pour le bien commun», regrette-t-elle. Elle ne cache pas que la prise de conscience des inégalités dues au genre a été tardive chez elle: «Ce n’est que vers l’âge de 30 ans que je suis devenue féministe.»

Dans le cadre du Programme national de la recherche, elle mène alors une étude relative à l’égalité salariale en compulsant des tonnes de statistiques portant sur une dizaine d’années. Et là, c’est le choc. La jeune économiste pensait que les écarts de salaires n’apparaissaient que lorsque les femmes réduisaient leur temps de travail en devenant mamans. Elle s’aperçoit que ce n’est pas le cas. Elle découvre qu’il existe une différence de 8% en défaveur des femmes dès le premier emploi, malgré les mêmes notes et les mêmes études. «J’ai d’abord été surprise, puis franchement effrayée», raconte-t-elle.

«Un club de vieux messieurs»

Depuis, Kathrin Bertschy est une femme en colère. Une colère certes encore rentrée, mais qui n’est plus très loin d’exploser après la décision du Conseil des Etats de renvoyer en commission un projet pourtant modéré de contrôle des salaires dans les grandes entreprises concocté par la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga. La coprésidente de l’Alliance des sociétés féminines suisses, qui représente 400 000 femmes, est hors d’elle: «Regardez ce Conseil des Etats: c’est un club de vieux messieurs qui n’est en rien représentatif de la société d’aujourd’hui. Il n’y a que 7 femmes sur 46 élus, mais toutes ont voté en faveur du projet de Simonetta Sommaruga.»

Le constat est déprimant: «En Suisse, nous vivons dans une société qui est toujours très patriarcale. Il est parfois choquant de voir le retard que nous avons pris.» Et l’avenir restera plombé pour plusieurs générations. «Le Forum économique mondial de Davos pronostique l’égalité des chances sur le marché du travail pour dans 80 ans. Cette pensée m’est insupportable.»

L’autocritique est douloureuse. Kathrin Bertschy avoue qu’à l’âge de 25 ans, elle était encore «inconsciente» du rapport entre cette discrimination salariale et les conditions-cadres défavorisant systématiquement les femmes dans la société: l’absence d’écoles de jour – ou alors des structures d’encadrement parascolaires «les plus chères du monde» lorsqu’elles existent –, l’absence encore d’un congé parental, l’absence enfin d’une fiscalité individuelle. Autant de facteurs qui concourent à l’inégalité des chances sur le marché du travail. Et lorsqu’une société est patriarcale, la culture d’entreprise reproduit ce modèle. «Il est très difficile de se battre contre ce système. L’homme qui nourrit la famille est une image encore très solidement ancrée dans la société suisse.»

Une manif pour crier la colère

Pour commencer à changer la donne, elle prône désormais l’introduction de quotas. Elle y était opposée, mais elle a changé d’avis depuis son élection au Conseil national en 2011. Kathrin Bertschy sait qu’ils sont politiquement irréalistes, mais elle peine à comprendre la résistance qu’ils suscitent. «La Suisse est un pays qui fonctionne sur le système de la concordance: les cantons et les minorités linguistiques sont présents aux Chambres fédérales en fonction de leur force démographique. Or, les quotas sont une forme de concordance.» Bref, il n’y a que les genres qui n’y soient pas représentés équitablement!

Il y aurait encore mille questions à thématiser. La violence domestique par exemple: tous les vingt jours, une femme en meurt, mais personne n’en parle. Ou encore les flots de haine qui se déversent sur les réseaux sociaux, dont les premières cibles sont encore les femmes. Mais Kathrin Bertschy veut rester optimiste. Elle se réjouit d’assister à l’éclosion d’une nouvelle génération affirmant «un féminisme qui n’est plus victimaire, mais positivement revendicateur». «Les jeunes femmes sont plus conscientes des inégalités, plus courageuses, plus exigeantes.» Un féminisme qu’elle qualifie même d’«héroïque», tant les résistances sont grandes.

Le combat continue avec une première échéance toute proche. Après la démission annoncée de Doris Leuthard, le Conseil fédéral pourrait ne plus compter qu’une femme, contre quatre en 2011. «C’est inacceptable», avertit Kathrin Bertschy. Les femmes seraient-elles prêtes à descendre dans la rue pour se retrouver à 10 000 sur la place fédérale comme en 1993? «C’est une idée. Nous y réfléchissons.»


Les trois femmes qui vous inspirent

1. Ma grand-mère Gertrud Neidecker, mère célibataire, pianiste et enseignante au Conservatoire de Berne. Un modèle de femme indépendante pour moi.

2. Verena Diener, conseillère d’Etat zurichoise et cofondatrice du parti des Vert’libéraux. Elle a su faire son chemin dans un monde d’hommes, sachant créer des majorités pour faire passer un projet.

3. Simone de Beauvoir, une figure de proue du féminisme qui a vécu sa vie sans se soucier de la morale bourgeoise qui voulait encore maintenir les femmes dans leur foyer.

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