En treize ans en Suisse, Khrystyna Mytsak n’a sans doute jamais échangé avec autant d’inconnus que ce dernier mois. «Mon expérience, depuis mon arrivée comme étudiante en 2009, m’a enseigné qu’il fallait de la patience pour nouer des contacts, créer un réseau. Mais depuis que la guerre a éclaté, les gens font preuve d’une spontanéité et d’une générosité extraordinaires.»

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Le petit appartement de l’Ukrainienne de 33 ans, à Rennaz dans le district d’Aigle, s’est transformé en centrale de collecte de dons. Ce qui était d’abord un cri du cœur, comme de nombreuses initiatives de particuliers depuis le premier jour de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, a pris une ampleur inattendue. Khrystyna Mytsak s’est retrouvée à la tête d’un cordon de solidarité qui pulse de Ternopil, sa ville d’origine à l’ouest du pays, au paisible village vaudois où elle vit avec son époux et ses deux enfants, Lucas, 18 mois, et Nicole, 7 ans.

Triangle de solidarité

Quand les cartons ont commencé à déborder de son salon à la cage d’escalier, la concierge de l’immeuble a confié à la jeune femme un local dans un bâtiment attenant. Aujourd’hui, des sacs de vêtements, de la literie, des boîtes de lait en poudre, paquets de serviettes hygiéniques et autres articles de première nécessité s’y empilent jusqu’au plafond.

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Puis la commune de Rennaz lui a confié un espace de stockage, à quelques pas de chez elle. Enfin, ce fut au tour de son employeur de relayer son appel à la solidarité. L’Hôpital de Rennaz a mis à disposition un local pour collecter les dons. Khrystyna Mytsak y recueille des médicaments, du matériel médical, des articles d’hygiène ou alimentaires, et tout autre bien apporté par le personnel de l’établissement, qui compte quelque 2500 collaborateurs. Il se situe juste en face de son bureau, au secrétariat de l’Espace Santé, où elle travaille à 50%. Pendant sa pause de midi, elle effectue des allers-retours entre le point de collecte et son domicile, lieu de départ des convois. Le dernier, un camion de 20 tonnes, a quitté Rennaz dimanche, il est actuellement en route pour l’Ukraine.

Face aux montagnes de sacs et cartons, aux messages et appels qui ne s’arrêtent jamais, la jeune femme se sent souvent submergée. «Je déambule comme un zombie, je ne regarde même plus les nouvelles, je ne fais que m’activer du matin au soir.» Elle aurait pu baisser les bras, se dire qu’après tout elle ne peut pas se transformer en ONG du jour au lendemain. Mais elle se sent responsable d’avoir provoqué ce flux. «Je dois aller jusqu’au bout», lâche-t-elle dans un rire où se bousculent la joie et l’inquiétude.

Alors Khrystyna Mytsak s’est efforcée d’organiser elle-même l’acheminement des cartons. En commençant par trier et sélectionner les affaires, pour se débarrasser du superflu: «Il arrive qu’on prenne mes points de collecte pour des débarras. Je me retrouve avec, sur les bras, des objets totalement inappropriés à un contexte de guerre. Comme des cadres photo, ou des chaussures à talons.»

L’aide est aussi financière. En un mois, Khrystyna Mytsak a reçu environ 6000 francs via Twint ou sur son compte courant, qui ont servi essentiellement à payer l’essence pour les trajets, et les médicaments. «Ce que j’aime dans cette petite chaîne que j’ai pu construire, c’est que je connais les gens, j’ai entièrement confiance en eux, je sais où vont les dons», dit-elle.

Sur place, pour ne pas surcharger les circuits de l’aide humanitaire, elle s’est mise en relation avec une amie d’enfance, Iryna, qui travaille comme pédiatre dans un hôpital de Ternopil, et réceptionne médicaments, articles et appareils médicaux. En retour, elle transmet à Khrystyna Mytsak des listes détaillant les besoins urgents. «En ce moment, ce qui manque, ce sont des seringues pour diabétiques. Et des couches pour adultes», précise-t-elle.

D’autres amis, en lien avec des ONG locales et l’armée, lui passent commande: «Ils sont en contact avec plusieurs abris, où se réfugient en ce moment des gens. J’ai envoyé des talkies-walkies, des treillis militaires, des brancards, des génératrices, des téléphones à touches, ou encore des bouilloires. Tout sauf des équipements militaires», explique-t-elle.

Un camion chaque vendredi

Un chauffeur part tous les vendredis de Rennaz avec un camion rempli de biens. «Il y a une bande de territoire neutre, où il peut décharger ses cargaisons. C’est à cet endroit que mes contacts ukrainiens prennent le relais», explique la jeune femme.

Khrystyna Mytsak se souvient de son arrivée en Suisse en 2009 à l’âge de 20 ans: «C’était difficile, raconte-t-elle. Il fallait avoir d’excellentes notes. Mais surtout posséder un compte bancaire bien doté, ou un garant. J’ai obtenu un visa d’étudiante avec l’aide d’une famille d’accueil chez qui j’avais travaillé comme baby-sitter. C’était exceptionnel, pour une Ukrainienne.» Lorsqu’elle assiste aujourd’hui à l’accueil des réfugiés de son pays d’origine, elle peine à trouver les mots pour décrire sa gratitude. «C’est un miracle», conclut-elle.

Profil

2009 Arrivée en Suisse pour étudier.

2014 Naissance de sa fille Nicole.

2015 Obtient un master en communication et sciences du langage à l’Université de Lausanne.

2019 Crée une école de langue ukrainienne pour les enfants de 2 à 7 ans à Rennaz.

2020 Naissance de son fils, Lucas.

2022 Lance un appel aux dons dès le début de la guerre en Ukraine.

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