Le 7 février 1971, les femmes obtenaient le droit de vote et d'éligibilité au niveau fédéral après une longue campagne. Nous consacrons une série d'articles à cette conquête politique et sociale.

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Barbara Hübscher, secrétaire générale

C’est une enfant du suffrage féminin, Barbara Hübscher Schmuki. La secrétaire générale est née neuf mois après la votation. Après des études d’économie, elle rêve de découvrir les arcanes du pouvoir, là où s’ébauchent les décisions du Conseil fédéral. Objectif vite atteint: elle travaille successivement dans l’entourage immédiat de Joseph Deiss, Micheline Calmy-Rey, Doris Leuthard et Karin Keller-Sutter.

Cette mère de deux enfants de 20 et 18 ans le dit franchement: «J’ai manqué de modèles féminins.» Elle vit mal la non-élection de Christiane Brunner au Conseil fédéral en 1993, mais elle est ensuite aux premières loges pour assister à la première majorité de femmes au gouvernement en 2011, celle qui prend la décision historique d’affranchir la Suisse de l’énergie nucléaire. «Une décision rationnelle, pas émotionnelle, précise-t-elle. Les femmes osent affronter les problèmes et tranchent de manière indépendante, car elles ont moins fréquenté les réseaux de pouvoir et les lobbies», estime-t-elle.

Dans sa carrière, elle n’a pas ressenti ce «plafond de verre» dont les femmes sont encore souvent victimes. Barbara Hübscher se veut optimiste. Le monde de demain sera plus égalitaire: «Regardez: quatre des cinq secrétaires d’Etat sont des femmes.»

Heidi Gmür, collaboratrice personnelle

On dit d’elle qu’elle est la «spin doctor» au sein du DFJP. «C’est faux, je ne suis pas une vendeuse», conteste-t-elle. Quoi qu’il en soit: encore une ancienne journaliste qui a quitté le Centre des médias du Palais fédéral pour traverser la rue – la Bundesgasse – pour se retrouver juste en face! Heidi Gmür partage au moins deux points communs avec sa cheffe Karin Keller-Sutter: c’est une femme de tête au langage très cash.

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«Je rejette toute définition des personnes par rapport à leur genre et je ne me reconnais pas dans un discours victimiste», lance-t-elle d’emblée. Tombée très jeune dans la marmite du journalisme, cette Lucernoise s’est imposée dans un monde d’hommes aux réseaux encore très masculins. Elle décèle vite les failles du pouvoir: «On s’immunise face aux personnes qui se survendent, tant chez les hommes que chez les femmes.»

En matière de partage des tâches dans un couple, Heidi Gmür a de qui tenir. Lorsqu’elle a 7 ans, ses parents Verena (alors infirmière) et Max (alors assistant social et thérapeute familial) accordent une longue interview au journal local. Ils avaient décidé de travailler tous les deux à 50% et d’élever ensemble leurs quatre enfants. C’était en 1980, huit ans avant la réforme du droit matrimonial

Christoph Nufer, chef de la communication

Quand on lui demande quelle est la femme qui l’a le plus marqué dans sa vie, le chef de la communication du DFJP répond du tac au tac: «Liselotte Berger, ma tante»! Morte en 2006, cette tante a marqué la vie politique de la ville de Berne durant pas moins de trois décennies, en étant le bras droit de trois maires successifs: Reynold Tschäppät, Werner Bircher et Klaus Baumgartner. Mais cette femme d’influence a toujours refusé de se définir comme «émancipée», une épithète qu’elle prenait pour une insulte. «Sois tu as une personnalité, soit tu n’en as pas», répétait-elle. Tout est dit.

Marié à une architecte d’intérieur indépendante et père de trois enfants de 13, 11 et 7 ans, Christoph Nufer a étudié le droit à l’Université de Fribourg avant de s’engager dans le journalisme. Correspondant de la TV alémanique à Bruxelles, puis attaché au Palais fédéral, il a souvent vécu dans un environnement où les femmes étaient plus nombreuses: en classe de maturité littéraire, dans l’état-major du DFJP et à la maison à Berne, où il essaie d’assumer: «Nous avons une nanny qui vient deux fois par semaine pour s’occuper des enfants. Moi, je fais le petit-déjeuner le matin et je cuisine le week-end. Pour l’instant, cela fonctionne.»

Agnès Schenker, cheffe de la communication suppléante

«Pour mes enfants, une fille de 21 ans et deux fils de 18 ans, l’égalité est une évidence», se réjouit Agnès Schenker, cheffe de la communication suppléante au DFJP. Et pour elle, cela l’a-t-il toujours été? Non, pas toujours. Durant ses vingt-quatre ans de journaliste politique à Berne et à Bruxelles, elle a parfois dû batailler ferme, par exemple pour imposer le langage épicène dans les nouvelles de l’agence ATS dans les années 1990, pour que la langue reflète la féminisation des professions: écrire cheffe avec deux F, par exemple.

Si elle pense n’avoir jamais été victime d’inégalité salariale, elle a été confrontée aux stéréotypes de genre après être devenue mère. Un jour, lorsqu’elle postule pour un poste à responsabilité, on lui fait remarquer que sa candidature était inattendue. Sous-entendu: «N’avez-vous pas déjà assez à faire avec vos trois jeunes enfants?» Cette fois-là, elle n’a pas été engagée.

La clé, c’est le bon conjoint, celui qui assume ses responsabilités au sein de la famille. «On n’arrive à rien sans une répartition équitable des tâches dans le couple.»

Romain Clivaz, collaborateur personnel

«On souffre, on souffre»! Ce collaborateur personnel de KKS, qu’une de ses collègues qualifie, sourire en coin, d’«homme des quotas» dans l’état-major très féminin du DFJP, évolue toujours dans le deuxième, voire le troisième degré. Il saupoudre d’excellentes analyses politiques de son «humour franchouillard» imprégné des dialogues de Michel Audiard au cinéma.

«La force d’une équipe, c’est sa biodiversité sur tous les plans, pas seulement en matière de genres. Il faut rassembler des gens aux racines, aux parcours professionnels et aux expériences personnelles différents plutôt que d’engager des clones issus des mêmes milieux», insiste-t-il.

Lorsque Romain Clivaz a travaillé au PRD, il a admiré le courage de Christiane Langenberger qui a osé reprendre les rênes du parti alors que tous les papables masculins s’étaient effacés. En tant que journaliste à 24 heures puis à la RTS, il a collaboré avec de fortes personnalités comme cheffes, que ce soit Nicole Lamon ou Judith Mayencourt. «C’est la compétence qui est décisive, je déteste ces débats axés sur le genre.» Il le concède toutefois: «Lorsque l’environnement est plus féminin, il y a moins de coqs autour de la table, ce qui change la dynamique des séances et fait qu’on s’écoute davantage.»

Sylvie Hoffmann, conseillère spécialisée

«Pour ma génération, l’égalité en matière de droits politiques est un acquis», dit cette conseillère spécialisée de Karin Keller-Sutter, mère de deux enfants de 8 et 4 ans. Elle ajoute: «Dès lors, on a du mal à s’imaginer à quel point les générations précédentes de femmes ont dû se battre pour obtenir le suffrage féminin.

Cette Nidwaldienne, qui a passé sa maturité dans un collège catholique avant d’enchaîner par des études internationales à Genève, ne cache pas son bonheur d’avoir pour la première fois dans sa carrière deux cheffes femmes. «On travaille dur, mais on rigole aussi beaucoup.» Au quotidien, jongler entre travail et famille reste pourtant un «grand défi». «En Suisse, la politique familiale est si sous-développée qu’on ne peut élever des enfants et poursuivre une carrière professionnelle qu’avec le soutien des grands-parents ou de la famille élargie, ce que je déplore.»

Même cinquante ans après l’obtention du suffrage féminin, la société reste très patriarcale, ainsi qu’en témoigne une anecdote révélatrice. Lors de la Journée des métiers, sa fille exprime son souhait de devenir policière et on lui a répondu que c’était un métier d’hommes. «J’ai dû lui expliquer qu’il n’y avait pas de métier genré.»

Marie Papon, conseillère spécialisée

La scène se passe dans les années 1990 à Vercorin, en Valais. La maman de Marie Papon l’emmène à la banque pour lui verser 333 francs sur un carnet d’épargne. Mais ce n’était pas prévu ainsi. Initialement, un vieil oncle avait décidé d’offrir 1000 francs à son frère, et un simple set de services aux deux filles.

«J’ai pris conscience ce jour-là que garçons et filles ne naissaient pas forcément égaux et qu’on plaçait en eux des attentes très différentes», résume la conseillère spécialisée de Karin Keller-Sutter. Après des études de droit, Marie Papon s’est spécialisée dans le droit européen en rapport avec les Accords Schengen-Dublin. Elle a une fille de 2 ans. Pour elle, «l’égalité est une évidence», mais elle est consciente que toutes les femmes ne sont pas dans son cas. «Des femmes de ma génération sont encore discriminées sur le plan salarial. Lors des entretiens d’embauche, certains employeurs leur demandent quand elles vont faire des enfants», raconte Marie Papon.

La fin du patriarcat? «Le chemin sera long. Il faudra patienter deux ou trois générations.»