Dans la grande salle à peine inaugurée de l'Association albanaise Mère Teresa à Renens, des dizaines de personnes éplorées défilent en silence depuis lundi pour apposer leur signature dans un grand livre de condoléances posé entre deux gerbes de fleurs. Dans ce lieu de rendez-vous des Kosovars de Lausanne, l'on attend des amis d'Allemagne, d'Autriche et d'Angleterre qui feront le voyage jusqu'à dimanche pour rendre les hommages. Sur les murs blancs, le portrait d'un jeune homme de 35 ans: Sefedin Asllani, mort tragiquement dimanche matin au Kosovo. Selon sa famille, il a perdu la vie dans un accident de voiture, fauché par un tracteur. Il avait été envoyé dans son pays natal notamment pour le compte d'une entreprise genevoise de construction. Il avait aussi pour but de créer des liens entre les élèves du Collège Montolivet à Lausanne et des enfants du Kosovo. Enfin, son voyage, le premier depuis la fin de la guerre, lui permettait de revoir à Mitroviça ses parents et son frère, détenu par les Serbes pendant la durée du conflit. Sefedin Asllani est mort après cette guerre contre laquelle il s'était tant battu depuis Lausanne.

Pour la communauté kosovare de la région lausannoise (environ 2000 personnes), cette disparition est un drame. Humain, mais aussi social: Sefedin Asllani était leur ambassadeur. Il cherchait à améliorer l'image des Albanais en Suisse et à ce titre, le jeune homme actif, excellent connaisseur des deux cultures, avait entrepris une foule d'actions. Son histoire ressemble à celle de milliers d'intellectuels de la province peu à l'aise avec le régime: Sefedin est arrivé en 1989 à Lausanne, interrompant son 3e cycle en économie à Pristina. Seul en Suisse avant la venue de deux de ses frères, il passe des années difficiles comme vigneron-viticulteur à Villette, puis peintre en bâtiment, magasinier, enfin conseiller de vente. Début 1999, il obtient un certificat de management des organisations internationales à l'IDEAP. Il s'engage pour la communauté kosovare de la capitale vaudoise: «Pour nous, il était un père», dit une bénévole plus âgée que lui. En mars 1998, il prend la direction de la section vaudoise de l'Association Mère Teresa, qui jouera pendant la guerre un rôle similaire à l'Université populaire albanaise de Genève pour la région lausannoise. On s'y réunit et on cherche des nouvelles des proches. Asllani passe ses journées à lutter contre la douleur des autres. En trois mois, près de 150 tonnes de matériel sont récoltées et envoyées.

«Avec lui tout était

plus simple»

Le 2 juillet, après les accords de paix, Sefedin Asllani, soulagé, inaugure un nouveau centre d'accueil à Renens: l'idée est d'offrir des cours de formation aux membres de la communauté. Depuis juin dernier, il était officiellement l'«agent de liaison» des Kosovars auprès des autorités lausannoises. A ce titre, il mettait en place un projet ambitieux pour prévenir la délinquance: Asllani avait créé un réseau d'une cinquantaine de personnes en contact avec les jeunes afin de déceler rapidement les problèmes. Les jeunes devaient être pris en charge ensuite par les «sages» de la communauté. Une manière de résoudre le problème de l'intérieur. «C'est un projet que nous n'aurions pas eu le courage d'entreprendre sans lui», dit Jean-Pierre Vorlet, de la Chambre consultative des immigrés. «Je ne sais pas ce qu'il adviendra de cette idée après sa mort. C'était un homme exceptionnel et généreux. J'ai toujours eu beaucoup de difficulté à comprendre cette communauté. Avec lui tout était plus simple».