Jadis, la blague faisait rire Enis: «Quelle est la différence entre un oiseau et un Kosovar? Le premier vole pour migrer, le second migre pour voler.» Aujourd'hui, Enis n'en rit plus. Il vient du Kosovo et semble las de ces railleries blessantes.

«La Suisse, mon chez-moi»

«Pour les Suisses, on est tous des petits dealers ou des proxénètes roulant en BMW, déplore-t-il. Nous réduire ainsi, c'est du racisme. Regardez autour de vous, vous voyez des voyous ici?» L'endroit n'est pas un sordide bar de nuit albanais de Winterthour. Il est presque feutré. On y parle à voix basse en buvant le café, on part en quête d'un livre dans la bibliothèque, on feuillette un journal. Un lieu convivial, un lieu de rencontre, intellectuel sans doute.

C'est l'Université populaire albanaise (UPA), rue de Lyon, à Genève. Enis aime s'asseoir ici, parler, écouter. Il vit en Suisse depuis vingt ans, a fait trois enfants. L'aîné étudie le droit. Tous modèles d'intégration. Leur père va parfois au Kosovo mais dit: «Je vais chez moi quand je rentre en Suisse.»

Alors, la mauvaise réputation des Kosovars? «Les Italiens, les ritals comme on disait, ont été eux aussi maltraités dans le temps. Maintenant, c'est à notre tour. Les derniers arrivés sont toujours les boucs émissaires», relativise Enis.

Migration changeante

Un Kosovar sur dix réside en Suisse. Soit 200000 personnes (dont 8000 à Genève). Chiffre effarant, souvent ignoré. Le conseiller national Ueli Leuenberger qui a fondé l'UPA en 1996 parle de «canton kosovar» et «d'arrière-pays économique».

Explication: «En 1965, un accord bilatéral a été conclu entre Berne et Belgrade. La Suisse réclamait de la main-d'œuvre, la Yougoslavie de l'époque avait besoin de devises. Ce sont des hommes seuls qui venaient, discrets et travailleurs, et qui n'éprouvaient pas le besoin de s'intégrer. Leur seul but était de retourner au pays.»

Cela a changé. «Avec la crise du Kosovo qui a commencé vers 1990, poursuit Ueli Leuenberger, une autre vague de Kosovars est arrivée, des réfugiés politiques et économiques. Puis on a assisté aux premiers regroupements familiaux.» Jusqu'en 1987, les demandes d'asile se limitaient à une centaine chaque année, ils ont dépassé les milliers par la suite.

Les échanges cachés

Suisse-Kosovo, une histoire en commun, une proximité humaine. Isah, un médecin, aime cette idée. Il est ici et là-bas. Praticien à Lausanne, volontaire de l'OMS (Organisation mondiale de la santé) à Pristina.

Entre les deux pays ne circulent donc pas que de l'héroïne ou des jeunes femmes qui seront déposées sur un trottoir. Il y a aussi du savoir, de l'entraide, des échanges cordiaux. Cela n'apparaît jamais. «Dans les journaux, les Kosovars remplissent les faits divers», constate Muhamet, un autre habitué de l'Université populaire albanaise.

Juste un exemple: Bashkim Berisha, un ancien champion suisse de boxe thaï d'origine kosovare, abat en 2005 un Albanais de Macédoine sur un parking de Dübendorf. L'affaire a fait les gros titres. «Elle a été montée en épingle parce qu'elle illustrait parfaitement ce que les Suisses croient savoir des Albanais, leur société parallèle et impénétrable, la loi du silence, la vengeance par le sang et tous les sales trafics. C'est de l'ordre du fantasme», assure Muhamet.

Des chiffres indiquent pourtant que les délits en Suisse sont commis en majorité par des étrangers, en premier lieu les Albanais. «Mais ces chiffres englobent des bandes mafieuses qui œuvrent ici sans y être établies», rectifie Muhamet.

Le lien perdu

Lumturi Hotnjani, l'élégante directrice de l'UPA, diplômée d'une haute école de gestion, est entrée en lutte contre les préjugés, la stigmatisation ciblée. Elle dit entendre tout à propos de ses compatriotes: dealers, profiteurs, bagarreurs, et même «tous moches». «Quand je dis que je suis Albanaise, les gens font des yeux tout ronds», sourit-elle.

L'UPA se veut l'une des rares vitrines ouvertes sur la société albanaise. Elle tend à rendre lisibles le mode de vie, la coutume. Au pays, la vie du clan (familiale, tribale, villageoise) est primordiale, frisant le repli communautaire.

En Suisse, tout est déstructuré. Contrairement aux migrants plus anciens (Italiens, Portugais, Espagnols), les Albanais ne sont pas organisés, le tissu associatif est faible. Cela explique en partie ceci: l'inactivité, le chômage, la précarité hors du cadre originel glissent certains vers la délinquance.

L'existence d'un milieu impliqué dans le trafic de drogue et le recel sont une autre menace, ainsi que le durcissement de la loi sur l'asile et le vécu de la guerre. «Quand un gosse veut s'en sortir, on le dirige vers un apprentissage, jamais autre chose, parce qu'il est Albanais, une personne forcément à problèmes donc», regrette la responsable. A l'UPA, des cours sont dispensés. Des mères des quartiers populaires apprennent le français «pour mieux parler avec leurs enfants».

Visite d'une salle de billard des Acacias, un quartier de Genève, dont le propriétaire est un Kosovar. Silence et regard convergeant quand «l'intrus» entre. Méfiance. Territoire balisé. Les types présents, tous jeunes, se relâchent peu à peu.

Ils veulent bien parler mais seulement d'Ibrahim Rugova, le président chéri, le Gandhi des Balkans, que l'on enterre ce jour-là à Pristina. Pas question d'évoquer la «sale image» des Kosovars. «On est tous Suisses ici, on n'a jamais volé une cloche à une vache», rigole quelqu'un.

Le vol du samedi

Fadil Haradinaj, le patron de la pizzeria l'Etoile et d'un kiosque à journaux, est plus loquace. Il est arrivé à Genève en 1977, il a multiplié les petits boulots, a été gérant de la Sportive puis de la Cave Valaisanne. Les cuisiniers qu'il forme ouvrent à leur tour des bistrots, en toute légalité et transparence.

Fadil connaît tous les Kosovars. «La plupart sont réglo, mais ils sont discrets, ce qui gêne sans doute, affirme-t-il. Le Kosovo en Suisse, ce n'est pas que le trafic de drogue, c'est surtout cinq ou six journaux albanais imprimés à Zurich, des agences de voyages et des vols complets chaque samedi de Genève à Pristina, c'est un pan de l'économie suisse licite et parfaitement organisé.»

L'époque passée

Boulevard Carl-Vogt, Kenan et son épouse Sadbere viennent d'ouvrir le salon «Tina Coiffure» sans beaucoup de moyens. Ils résident en Suisse depuis dix ans et sont double-nationaux.

Comme tous les Kosovars de l'étranger, ils ont versé pendant longtemps 3% de leur salaire pour soutenir la société parallèle mise en place au pays afin de faire échec à la mainmise serbe. L'époque est révolue. Le couple pense désormais à lui et c'est en Suisse que l'avenir se dessine. Humblement et loin des deals obscurs.