La mauvaise conjoncture économique constitue une bonne raison de ne pas s'aventurer dans un projet de télévision locale. De surcroît dans le Jura, durement affecté par la morosité, où les téléréseaux ne sont pas interconnectés et où rien n'indique qu'une télévision réponde à un besoin identitaire, à l'inverse des radios et des quotidiens.

Même s'ils pâtissent moins que les grands journaux de la chute des rentrées publicitaires, le Quotidien jurassien et le Journal du Jura ont certainement pris une sage décision en quittant le projet Interjura TV, désormais abandonné aussi par son concepteur Pierre Steulet, patron des radios régionales de l'Arc jurassien (Le Temps de mercredi). Pour ne pas «se disperser», précise le directeur du Quotidien jurassien, Michel Voisard.

Plus que la mise de départ (100 000 francs pour chacun des journaux), c'est «la viabilité du projet sur la durée qui faisait problème», justifie Pierre-André Chapatte, rédacteur en chef du Quotidien jurassien. Personne ne croyait Pierre Steulet capable d'encaisser, pour sa télévision, 600 000 à 800 000 francs de publicité par an. «Ne pleurons pas trop ce projet avorté», écrit Pierre-André Chapatte. Béat Grossenbacher, rédacteur en chef du Journal du Jura, renchérit, se demandant si les Jurassiens, privés de TV locale, «s'en porteront plus mal». Et d'évoquer une raison «non économique» à l'échec du projet: «Et si ce dernier (Pierre Steulet, ndlr), désormais trop puissant aux yeux de beaucoup de monde, était devenu l'un des obstacles à la réussite du projet?»

Voilà qu'aux causes économiques officielles au non-engagement des journaux dans le projet cathodique se superposent des raisons, moins facilement avouables, de stratégie médiatique et de leadership entre les patrons des médias locaux, «barons de papier régnant sur de micro-empires», selon l'expression d'un observateur averti.

But politique

Ainsi, ceux que Pierre Steulet avait cru être ses «partenaires» ne pleurent pas l'abandon du projet télévisuel. Au contraire. Après avoir promis une mise de départ «pour voir» et occuper le terrain, évitant l'arrivée d'investisseurs extérieurs qui auraient pu leur faire de l'ombre, le QJ et le JdJ quittent la barque, persuadés d'avoir conservé leurs réseaux publicitaires et leur influence. Tels peuvent être leurs desseins, car s'ils estiment insensé d'investir 100 000 francs dans une télévision locale, les quotidiens de Delémont et de Bienne se disent suffisamment solides pour rester maîtres chez eux, seuls et sûrs de leurs faits. Démentant les bruits de fusion.

La télévision interjurassienne poursuivait aussi un but politique: être un outil de rapprochement des Jurassiens. Berne a-t-il craint qu'elle ne devienne un instrument de propagande? S'appuyant sur l'absence de base légale, le canton a refusé de soutenir le projet, alors qu'il finance la radio RJB. A Delémont, le Jura a certes débloqué un crédit extraordinaire de 300 000 francs, mais refuse de financer une partie des charges courantes d'Interjura TV. «Ce n'est pas la faute du Jura si le projet a avorté», justifie le porte-parole Pierre-Alain Berret. Peut-être. Reste qu'il n'y aura pas de TV interjurassienne, et donc pas d'«outil de rapprochement». Ce qui n'affecte aucunement les politiques régionaux. Seul Pierre Steulet est amer.