1500 ans d’éternité

L’abbaye de Saint-Maurice fête aujourd’hui le souvenir de sa fondation en 515. Entretien avec Bernard Andenmatten, codirecteur d’un imposant ouvrage sur ce pan d’histoire

Le 22 septembre 515, Sigismond, qui n’était pas encore saint et allait monter sur le trône du royaume burgonde un an plus tard, fondait l’abbaye de Saint-Maurice. A quelques encablures de l’endroit où, à l’extrême fin du IIIe siècle selon une tradition bien établie, Maurice et ses compagnons de la légion thébaine avaient été mis à mort sur ordre de l’empereur Maximien pour avoir refusé de sacrifier au culte impérial et de persécuter les chrétiens de la région.

Depuis 515, on n’a cessé de prier à l’abbaye, ce qui en fait le plus ancien monastère d’Occident toujours en activité. Depuis 2014, les célébrations du 1500e anniversaire de l’abbaye ont donné lieu à un grand nombre d’événements: trésor exposé au Louvre (LT du 02.03.2014), spectacle itinérant dans la cité (Des hommes et des siècles, LT du 04.09.2015) ou encore, ce mardi, une messe pontificale présidée par le cardinal Kurt Koch.

L’activité scientifique n’a pas été laissée de côté: publié en avril de cette année, un imposant ouvrage, L’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune 515-2015, consacre deux volumes à l’histoire et l’archéologie du lieu – pour le premier – et au trésor de l’abbaye pour le second. Entretien avec Bernard Andenmatten, professeur d’histoire à l’Université de Lausanne, et l’un des coordinateurs de l’entreprise.

Le Temps: Quelle est l’histoire de ce livre?

Bernard Andenmatten: Tout a commencé au début du millénaire: la reprise des fouilles archéologiques sur le site du Martolet, la restauration du trésor, et surtout – pour nous historiens – la création en 2000 de la Fondation des archives historiques de l’abbaye, qui s’est donné comme missions le récolement et la numérisation à peu près intégrale des pièces du fonds. Jusqu’alors, ces archives étaient fermées, et leur ouverture a créé une vraie impulsion pour la recherche: nous nous sommes rendu compte des richesses qu’elles contenaient… et surtout qu’il n’existait aucune synthèse de l’histoire de l’abbaye. En 2010, Mgr Roduit, abbé de Saint-Maurice, nous a approchés (mes collègues Laurent Ripart, Pierre Alain Mariaux et moi-même) pour nous commander une histoire générale de l’abbaye qui paraîtrait durant le jubilé de 2015.

– Ces deux volumes sont un travail d’érudition mais qui souhaite trouver un public plus large. Comment vous y êtes-vous pris?

– La contrainte, qui a été définie par le comité du 1500e anniversaire, était de faire un beau livre. Nous avons donc porté un gros effort sur l’illustration, la mise en page, nous avons soigné les légendes des photos, etc. Et puis, nous nous sommes astreints à construire ce livre sous la forme d’un récit, qui suit l’histoire de l’abbaye depuis sa fondation en 515 jusqu’à l’époque de Vatican II. Certains chapitres – par exemple ceux qui sont consacrés à l’archéologie – restent naturellement ardus, mais nous avons tenté de fluidifier le texte au mieux.

– Pourquoi s’arrêter à Vatican II?

– C’est un parti pris tout à fait assumé: Vatican II, c’est le début de l’abbatiat de Mgr Salina, qui fut très important, et qui est encore dans toutes les mémoires. L’histoire immédiate, c’est très compliqué à faire, les gens sont encore vivants, et il nous manque la distance du temps. Nous avons donc choisi de demander au chanoine Olivier Roduit, historien de Saint-Maurice, de réaliser une chronologie de ces cinquante dernières années, et à Mgr Joseph Roduit d’écrire une postface, qui lui a permis de donner un regard subjectif sur sa propre abbaye.

– N’a-t-on vraiment dans cette publication qu’une synthèse de l’histoire de l’abbaye, ou des éléments nouveaux ont-ils été découverts au fil du travail de vos auteurs?

– L’abbaye de Saint-Maurice est connue, mais peu étudiée. Ces deux volumes représentent donc tout à fait un travail de recherche dans le sens où nous avons travaillé sur un matériau – les archives – inexploré jusqu’alors. En parallèle, nous avons cherché à renforcer l’étude de périodes encore peu couvertes: si beaucoup de choses avaient été dites sur la fondation de l’abbaye ou sur l’historicité du martyre de saint Maurice, des périodes comme celles du Moyen Age central, de l’Ancien Régime, voire du XXe siècle, n’avaient été jusqu’ici que peu prises en compte. Il reste d’ailleurs encore beaucoup de choses à faire: les archives regorgent de registres de justice ou de sources comptables qui doivent être étudiées.

– Est-ce que l’abbaye de Saint-Maurice, en tant qu’objet historique, cultive des spécificités?

– Oui, sa spécificité majeure réside dans sa continuité, et par voie de conséquence dans le fait que le matériel historique est encore sur place, et géré par la communauté. Ce n’est donc pas tout à fait la même chose que de travailler par exemple sur le prieuré de Romainmôtier, qui a été supprimé en 1536 et dont l’histoire est en quelque sorte figée par cette suppression. Saint-Maurice – et cela se retrouve aussi dans ses mutations architecturales, pour les dernières très récentes puisqu’elles datent des années 1950 –, c’est un lieu qui a vécu, mais qui vit encore, et qui n’a cessé de s’adapter, de se transformer.

– Justement, cette continuité est-elle explicable?

– J’ai un peu tendance à dire que c’est le conservatisme valaisan qui a produit ça (rires). Cela dit, cette longévité est aussi due à des circonstances extérieures – ce n’est probablement pas par prédestination divine que l’abbaye a survécu! Elle a réellement failli disparaître à plusieurs moments, et tout d’abord durant la Réforme, bien entendu: les protestants sont arrivés jusqu’à Lavey, à quelques mètres à peine. Si elle s’était trouvée de l’autre côté du Rhône, elle aurait certainement été supprimée. La fin de l’Ancien Régime a aussi été une période tendue: Napoléon avait le projet de fusionner l’abbaye avec la prévôté du Grand-Saint-Bernard, et d’en confier la direction au prévôt. Dans les pays catholiques, dès la fin du XVIIIe siècle, l’atmosphère était devenue critique pour les établissements réguliers: ceux du Saint-Empire sont sécularisés en 1803, parce qu’on disait qu’ils ne servaient à rien. Il y a un souci de rentabilité qui se met en place: les abbayes qui survivent sont celles qui ont pu attester d’un rôle social ou pastoral. En l’occurrence, ce qui a sauvé Saint-Maurice, c’est la création du collège en 1807, et la possibilité de montrer sa nécessité en termes d’éducation.

– D’un point de vue historiographique, décèle-t-on de grandes inflexions dans la manière selon laquelle l’abbaye a été appréhendée?

– Pendant très longtemps, la question essentielle concernant Saint-Maurice a moins été celle de l’abbaye et de sa fondation en 515 par Sigismond que celle de la véracité du martyre. C’est surtout là-dessus que l’érudition s’est penchée, et elle a d’ailleurs pu mettre en évidence des incohérences dans le récit de la mise à mort de Maurice et de ses compagnons. Mais ce qui intéresse davantage les historiens d’aujourd’hui, c’est, encore une fois, la continuité du culte: grâce aux apports de l’archéologie, on a ainsi pu se rendre compte qu’il y avait déjà une vénération de tombes sur le site avant 515 – même si, par prudence, les archéologues parlent en l’occurrence de «tombes privilégiées».

– Le site a-t-il d’ailleurs été entièrement fouillé, à l’heure actuelle?

– Le Martolet, c’est-à-dire l’espace au pied de la falaise où se trouvait l’église jusqu’en 1627, a été fouillé de fond en comble. Mais l’archéologue Alessandra Antonini a découvert une autre église importante sous l’avenue d’Agaune, devant le parvis. Il y avait certainement aussi un palais royal dans les environs: ce sont aujourd’hui des endroits assez perturbés, en raison des constructions qui ont été effectuées depuis, mais cette problématique fait partie des objectifs des archéologues.

– En fin de compte, qu’est-ce que le Valais doit à Saint-Maurice?

– La relation du Valais à Saint-Maurice a toujours été très compliquée. Vu de l’extérieur, la distance jusqu’à Sion peut paraître quelquefois très grande. Il y a des raisons historiques à cela: une thématique importante – elle est aujourd’hui apaisée, mais elle a laissé des traces – traverse toute l’histoire de l’abbaye, c’est celle des rivalités entre l’évêque de Sion et l’abbé de Saint-Maurice, qui dépend directement du Saint-Siège. Au niveau ecclésiastique, le Valais s’identifie plutôt à son évêque. Et on a documenté, entre les deux centres, une lutte très longue pour le contrôle des paroisses, avec des statuts compliqués impliquant que certaines d’entre elles dépendaient directement de Saint-Maurice, alors que d’autres appartenaient au diocèse de Sion tout en étant desservies par des chanoines de Saint-Maurice. De même, l’abbaye possédait certains droits seigneuriaux sur des paroisses qui appartenaient à Sion – alors que, paradoxalement, l’église Saint-Sigismond, à Saint-Maurice, dépendait du diocèse. Il y avait toutes sortes de situations qui ont été simplifiées récemment sur l’impulsion du Vatican en redéfinissant le territoire abbatial – cette multiplication d’enclaves n’était pas vue d’un bon œil à Rome. Pendant longtemps, la desserte des paroisses était une source de prestige et de revenus – aujourd’hui, avec la crise des vocations, c’est peut-être davantage une charge. Mais cette problématique était encore très sensible au XXe siècle: Joseph-Tobie Mariétan, abbé de Saint-Maurice de 1914 à 1931, avait ainsi écrit tout un livre en 1925, forcément assez tendancieux, pour prouver les droits ancestraux de son abbaye en se basant sur des chartes médiévales. Autant de signes qui indiquent qu’il n’y a pas d’identification immédiate du Valais à Saint-Maurice. Historiquement, Saint-Maurice est d’abord le centre religieux et culturel du Chablais, mais le Chablais est-il vraiment valaisan?

«L’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (515-2015). Vol 1: Histoire et archéologie», dir. Bernard Andenmatten et Laurent Ripart, avec la collaboration de Thalia Brero. «Vol 2: Le trésor», dir. Pierre Alain Mariaux, avec la collaboration de Thalia Brero, Editions Infolio, Gollion, 2015.

«La relation du Valais à Saint-Maurice a toujours été très compliquée»