Une page se tourne à La Chaux-de-Fonds. Après vingt saisons passées aux commandes du Centre de culture ABC, Francy Schori et son adjointe Catherine Meyer s'en iront le 30 juin. Ils seront imités par Roger Tschampion, patron depuis quatorze ans du café-restaurant éponyme.

L'annonce du départ simultané du trio a fait l'effet d'une petite bombe parmi les habitués des lieux. Attachés à l'institution, ils craignent de perdre leurs repères et donc un peu d'eux-mêmes. «En 1999, lorsque nous avons déménagé de la rue de la Serre pour nous installer dans nos nouveaux locaux de la rue du Coq, il y a aussi eu des réticences, se souvient Francy Schori. Que les gens soient tranquilles: avec mon successeur, Jean-Jacques Roubaty, et son équipe, la marmite ABC continuera à bouillir. Cela fait d'ailleurs plusieurs mois que l'on travaille ensemble pour que la transition se passe au mieux.»

Laboratoire en mue

Reste un défi de taille pour les nouveaux arrivants: soutenir la comparaison. Car sous l'égide de Catherine Meyer, Francy Schori et Roger Tschampion, le laboratoire des débuts a réussi sa mue pour devenir adulte. Longtemps considéré comme un ghetto intello et élitiste, le Centre de culture s'est ouvert pour privilégier le mélange des genres et des gens. Sans pour autant renier des programmations théâtrale et cinématographique pointues, loin des standards «grand public».

Instituteur de formation, œuvrant dans l'animation socioculturelle, ce Neuchâtelois de souche débarque à la tête de l'ABC en 1984. Catherine Meyer travaille déjà au centre, où elle est entrée après des écoles d'art et de cinéma. L'ABC a alors 17 ans, en est à son cinquième directeur et dispose d'un café et d'une salle de cinéma biscornue, également utilisée comme théâtre.

La nouvelle équipe décide de développer l'ABC par paliers, sans renier les origines. Principale évolution: le centre de culture rompt avec la tradition des troupes résidentes pour mettre le projet théâtral au centre de sa démarche. «Depuis lors, on part d'un projet auquel viennent se greffer des comédiens encadrés par des professionnels, raconte Francy Schori. Ce n'était pas une manière de renier le théâtre amateur, mais de le redynamiser.»

En 1989, l'ABC s'exile l'espace d'une pièce au Temple allemand, une ancienne église de la ville. C'est une révélation. Depuis lors, des centaines de productions se sont succédé dans ce qui est devenu «la deuxième salle» de l'ABC. «Ça a constitué un appel d'air, considère Catherine Meyer. D'un petit théâtre de poche, on est passé à quelque chose d'autre, avec la possibilité, par exemple, de s'ouvrir à la danse.»

Nouveau tournant l'année suivante avec l'arrivée de Roger Tschampion au sein de l'équipe de la rue de la Serre. Professeur de maths-physique, actif dans les milieux culturels, il accepte de reprendre le café pour en faire un restaurant chaleureux et convivial. «C'était un sacré défi, rigole-t-il. La chaleur et l'amitié m'ont donné la force de pousser la porte.» Un cours de cafetier plus tard, le concept actuel, en latence depuis les débuts, prend définitivement forme: l'ABC s'impose comme une entité multiple s'appuyant sur une identité et un projet communs.

Un café pour pilier

A l'étroit dans des murs qui menacent de surcroît d'être vendus, l'ABC s'installe en automne 1999 dans les anciens locaux des Travaux publics de la rue du Coq, gracieusement offerts par la Ville de La Chaux-de-Fonds. «Le Conseil général (parlement) a voté le crédit à l'unanimité», souligne fièrement Francy Schori. Financés par les pouvoirs publics, la Loterie romande, des hypothèques et des fonds propres de la coopérative ABC, d'importants travaux dotent le Centre de culture d'une vraie salle de cinéma (au sous-sol), d'un théâtre, d'un café-restaurant (au rez-de-chaussée), de bureaux et d'une salle de réunion (au premier).

En cinq ans, le succès de l'ABC ne s'est jamais démenti. Profitant de la proximité du centre-ville, d'une vraie salle de cinéma et d'un café-restaurant spacieux, l'institution draine un très large public. Le vendredi et le samedi soir, on se presse autour de l'immense bar pensé pour accueillir au mieux les personnes qui sortent d'un spectacle. Le reste de la semaine, on vient manger, boire un verre et lire le journal dans une ambiance décontractée. «Le café est le pilier de l'ABC, estime Francy Schori. Il ne désemplit pas.»

A quelques heures de tourner la page, les trois complices se réjouissent de vivre de nouvelles émotions en solo, loin des Montagnes neuchâteloises. Pour leurs adieux, ce samedi, ils feront une dernière fois honneur au label ABC. Plutôt qu'un souper de gala collet monté, ils ont opté pour une journée festive et conviviale, mêlant musique, cinéma, lecture et gastronomie. Une recette qui a fait ses preuves.