La villa Rive-Belle à Genève, maison de maître du XIXe siècle nichée dans un écrin de verdure au bord du lac, accueillera bientôt le premier Institut Confucius de Suisse. Confucius? Le nom n’évoque souvent rien d’autre qu’un vieux sage barbu, une sorte de Père Noël chinois. Auréolé de ses valeurs de paix et d’harmonie, le penseur est devenu pour la Chine un label rassurant.

Les Instituts Confucius éclosent sur la planète à une vitesse folle. Il s’ouvre près d’un centre par semaine et autant de «classes Confucius». Aujourd’hui, ils sont plus de 300, répartis dans une centaine de pays. Leur particularité est de s’implanter au sein des universités, pour tisser des liens avec les élites locales.

«Les Instituts Confucius portent l’orgueil retrouvé de l’identité et de la culture chinoises, estime le sinologue François Godement. Mais aussi le projet de la Chine de faire du mandarin une langue mondiale.» Chaque institut est rattaché au Bureau de la Commission pour la diffusion internationale du chinois (Hanban), une structure financée par le Ministère chinois de l’éducation. Le gouvernement débourse des sommes colossales pour son rayonnement culturel. Autrement dit, les Instituts Confucius sont les armes chinoises du soft power, le pouvoir des idées et des valeurs. Comment, dès lors, ignorer la dictature derrière la vitrine?

«Je préfère parler de promotion de la culture et de la langue chinoises que de soft power», rectifie Basile Zimmermann, futur directeur de l’Institut Confucius de Genève. «En Occident, on a tendance à glisser du mépris à la crainte envers la Chine. Le rôle d’un tel projet est de faciliter la compréhension mutuelle. La Chine est un acteur indispensable sur la scène internationale et si peu d’ingénieurs suisses, pour prendre cet exemple, sont capables de comprendre le chinois. Il y a urgence.»

Pour autant, l’Institut Confucius ne sera pas fait dans la précipitation. Voilà deux ans que l’Université planche sur le projet. La Suisse s’est d’abord montrée prudente. L’objet a été examiné sous toutes les coutures. Des contacts ont été noués avec plusieurs universités qui accueillent de tels instituts. Une question revenait. Comment garder le contrôle sur les activités menées au sein d’un institut supervisé par la Chine? «Au début, des craintes ont été exprimées. Mais elles ont été dissipées par l’exemple de nombreuses expériences positives dans le monde», rassure Basile Zimmermann.

Pour le moment, le budget de l’institut est modeste. Le projet démarre avec 200 000 francs, dont la moitié est octroyée par la Chine. A cela s’ajoute un professeur chinois, rémunéré par l’institution partenaire, l’Université du Peuple à Pékin. Côté suisse, l’investissement «en nature» comprend un professeur de l’Université de Genève et les locaux, la villa Rive-Belle, mise à disposition par l’Etat de Genève et dont la valeur peut être estimée à 20 millions de francs, même si la maison n’est pas sur le marché, précise Laurent Forestier, du Département genevois des constructions et des technologies de l’information (DCTI). «La villa ­Rive-Belle est un lieu prestigieux. Il reflète l’importance accordée à ce projet», estime Basile Zimmermann. Contacté, le Département de l’instruction publique (DIP) de la Ville de Genève estime d’abord ne pas être concerné par le projet et s’en remet au canton, qui à son tour renvoie aux autorités de la ville. Finalement, par l’intermédiaire de la directrice de l’enseignement supérieur, Ivana Vrbica, le DIP déclare se réjouir d’une initiative qui «ne fait qu’ajouter à l’excellence des services rendus par l’Université à la Cité». La question de l’implication du gouvernement chinois dans le programme du centre s’est-elle posée? «Ce bâtiment ne sera pas à la disposition du gouvernement chinois, mais de l’Université de Genève, rétorque Ivana Vrbica. La loi de l’université s’applique au programme, et cette loi inclut la liberté académique.»

Dès lors, l’Université pourra-t-elle inviter, entre les murs de l’Institut Confucius de Genève, des opposants au pouvoir chinois dans le cadre d’un forum sur la liberté d’expression en Chine, par exemple? «L’Université organisera le programme qui lui semblera opportun, sans aucune contrainte», pense Ivana Vrbica. Basile Zimmermann nuance: «Il est spécifié, dans le texte que nous avons signé avec le Hanban, que les activités organisées dans l’institut doivent être conformes aux lois suisse et chinoise. Sur certaines thématiques, les pratiques entre les deux pays sont différentes et se prêteront mal à un travail en commun. Il ne serait ainsi pas possible, dans le cadre de l’Institut Confucius, d’organiser des activités considérées comme illégales en Chine. Pour prendre un exemple, l’institut pourrait ne pas avoir la possibilité d’inviter le dalaï-lama mais, en revanche, rien n’empêchera l’Université de Genève de le faire.» Rappelons ici que la loi chinoise interdit en des termes vagues tout ce qui est susceptible de mettre en danger la stabilité publique. C’est au nom de ce principe que de nombreux opposants, comme le prix Nobel Liu Xiaobo, continuent d’être condamnés à de lourdes peines.

C’est impossible, estime quant à elle Ivana Vrbica. «La loi chinoise ne peut pas s’appliquer sur le territoire suisse! Tout ce qui se passe au sein de l’Université est soumis à la loi suisse.»

«C’est une question de bon sens, tempère Nicolas Zufferey, responsable de l’Unité de chinois de l’Université de Genève. Les Instituts Confucius savent qu’il vaut mieux ne pas aborder certains sujets, c’est une forme d’autocensure. A titre personnel, j’ai déjà publié des textes qui n’ont pas plu aux autorités chinoises, et je continuerai à le faire.»

L’Université du Peuple, partenaire du projet, est classée parmi les meilleures institutions chinoises. Elle est aussi connue pour son conservatisme. C’est elle qui a fourni ses principaux cadres au Parti communiste. «Elle s’est beaucoup émancipée, observe toutefois Nicolas Zufferey. Certains de ses professeurs sont très critiques envers le pouvoir.»

Si la Suisse s’est d’abord montrée prudente, ce ne fut que pour mieux sauter. L’Institut Confucius de Genève entre dans une vaste entreprise dont les ramifications dépassent l’Université elle-même. «Ce ne sera pas une simple école de langue, mais un véritable centre de recherche sur la Chine contemporaine», explique Basile Zimmermann. Quand la plupart des Instituts Confucius dans le monde sont dédiés à l’apprentissage du mandarin ou de la cuisine chinoise, celui de Genève se distingue par son ambition. «Ce projet s’inscrit dans la stratégie ­internationale de l’Université de ­Genève, qui cherche à mettre en évidence ses compétences dans le ­domaine des études asiatiques et, en particulier, de la langue et de la culture chinoises», ajoute Yves Flückiger, vice-recteur, qui pilote l’opération.

Des cours de langue, d’histoire contemporaine, d’économie, de droit… l’objectif est de monter un programme interdisciplinaire, attractif non seulement pour les étudiants en chinois, mais aussi pour ceux en biologie ou en droit. Dans un second temps, l’institut devrait ouvrir ses portes à la Cité. Des partenariats avec des écoles privées sont envisagés. Ou encore avec les milieux économiques. «Plusieurs entreprises qui entretiennent des liens avec le marché chinois ainsi que la Chambre de commerce ont manifesté leur intérêt», indique Yves Flückiger.

L’Université affiche ainsi sa volonté de former des étudiants prêts à entrer sur un marché du travail globalisé, où la Chine tient un rôle majeur. Pourquoi cependant confier cette mission à un institut supervisé par le gouvernement chinois et ne pas laisser l’étude aux seules mains de l’Université? «L’Institut Confucius offre des accès directs à cet espace complexe que nous tentons de comprendre. Nous gagnons à collaborer avec les Chinois», justifie Basile Zimmermann.

Disposer d’un tel pôle de recherche à Genève n’est pas anodin pour une Chine qui veut étendre son influence diplomatique. «Genève est un lieu de rencontres internationales. Cet institut pourra devenir une plate-forme d’échanges académiques entre la Suisse, la Chine et les organisations internationales. Avec la présence à Genève de l’Organisation mondiale de la santé par exemple, on peut envisager d’organiser des conférences sur les problèmes de pollution qui touchent la Chine, en mettant ainsi à profit nos compétences dans le domaine de la santé publique et de l’environnement», suggère Yves Flückiger.

L’Institut Confucius ambitionne enfin de devenir un outil dans les relations bilatérales entre Pékin et Genève. «Nous serons le seul centre d’études comparatives entre la Suisse et la Chine», se réjouit Basile Zimmermann. L’Université de Genève ouvre ainsi les portes de la capitale diplomatique suisse à l’élite académique chinoise. Et bientôt, un deuxième Institut Confucius devrait voir le jour dans la capitale économique, Zurich.

Le chef de la propagande du Parti communiste chinois, Li Changchun, considère les Instituts Confucius comme «un volet important de la propagande chinoise à l’étranger». Sur le site du Hanban, ils sont décrits comme des «ponts pour renforcer l’amitié et la coopération entre la Chine et le reste du monde».

Nicolas Zufferey, spécialisé dans l’étude du confucianisme, explique comment, à l’intérieur du pays, les valeurs prônées par le vieux sage – harmonie, respect de la hiérarchie et piété filiale – servent parfois au pouvoir à justifier son autoritarisme. «Presque plus personne ne croit au marxisme. La doctrine de Confucius offre une morale de substitution. Dans une Chine où l’Etat social fait encore souvent défaut, elle permet aussi d’inciter les enfants à s’occuper de leurs parents.»

Depuis les années 2000, la Chine entreprend de séduire le monde. La première puissance montante prend conscience de son déficit d’image. Le made in China n’est pas son meilleur atout auprès de l’opinion publique internationale. L’Empire du Milieu tente alors de redorer son blason.

«L’opinion publique internationale reste majoritairement critique, estime François Godement. C’est dans les pays en développement que le pays suscite le plus d’enthousiasme. En Occident, la Chine aurait plus de chances de séduire au travers de personnalités culturelles fortes et indépendantes.» Mais elle n’est pas prèsd’emprunter cette voie hasardeuse. Preuve en est la détention, depuis début avril, de l’artiste mondialement connu Ai Weiwei, libéré hier. «Ai Weiwei est un agitateur politique doué de formidables intuitions de marketing artistique et politique. Mais la Chine a bien trop peur que ce symbole ne lui échappe.»