#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Face à la sortie sud de la gare d’Andermatt, une agence immobilière. De quoi rappeler au voyageur de passage que depuis une quinzaine d’années, le village uranais connaît un développement touristique d’une ampleur unique en Suisse. Plus qu’une simple agence, il s’agit en fait du siège d’Andermatt Swiss Alps (ASA).

Entre 2007 et fin 2020, la société du milliardaire égyptien Samih Sawiris – président et actionnaire majoritaire – a investi plus de 1,2 milliard de francs dans la station, sur un total prévu de 1,8 milliard. Profitant d’une exemption de la Lex Koller, elle y a construit deux hôtels, dix immeubles d’appartements, un golf, une salle de concert et a pris le contrôle des remontées mécaniques de la région.

De quoi transformer en profondeur la géographie du village, aujourd’hui séparé en deux parties reliées par un passage souterrain. Au sud de la gare, le vieil Andermatt. Au nord, Andermatt Reuss, créée de toutes pièces par ASA sur un terrain abandonné par l’armée à la fin des années 1990.

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Des projets salués, mais aussi critiqués

«Le départ des militaires a été un coup dur. Les commerces et restaurants se reposaient sur cet acquis et investissaient peu dans des projets de développement ou de rénovation», se remémore Ange Furrer-Larsen, qui tient une échoppe au centre du vieil Andermatt depuis trente ans. Pour elle, le projet de Samih Sawiris «a sauvé le village».

L’étude socioéconomique BESTandermatt, réalisée par l’Université des sciences appliquées et des arts de Lucerne entre 2009 et 2020, relève que le projet d’ASA est globalement bien perçu par les habitants «originels» de la commune, et qu’il apporte plus d’avantages que d’inconvénients. Mais elle témoigne aussi d’avis plus nuancés: «Certains craignent un déplacement de la population locale ou d’autres conséquences négatives.»

Parmi elles, le risque d’une perte d’identité liée à l’arrivée de nouveaux habitants, de touristes fortunés et d’employés d’ASA, la hausse du trafic dans le village ou l’augmentation des prix des logements. A titre d’exemple, le prix des maisons individuelles à Andermatt a augmenté de 270 à 500% entre 2006 et 2020, selon l’étude, contre 44% en moyenne nationale.

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L’identité du vieil Andermatt menacée

Directeur de la Fondation suisse pour la protection et l’aménagement du paysage, Raimund Rodewald suit les travaux d’ASA depuis 2006: «Ce projet a été entièrement validé en une seule procédure juridique, dans laquelle le canton d’Uri, la commune et des associations comme la nôtre ont été très impliqués. C’est unique en Suisse. La réhabilitation des friches militaires avec des bâtiments offrant une vraie qualité architecturale correspond aux buts de l’aménagement du territoire.»

Tout n’est pas rose pour autant. «La liaison entre les deux parties du village reste un problème fondamental.» Raimund Rodewald déplore par ailleurs l’arrivée de spéculateurs immobiliers externes à ASA «qui dénaturent le tissu bâti du vieil Andermatt et provoquent un phénomène de gentrification inquiétant». La mauvaise gestion du trafic est aussi décriée: «Durant la saison de ski, nous sommes sur un ratio de 10% de transports publics contre 90% de véhicules privés. C’est ridicule en termes de développement durable. Les dessertes doivent être améliorées.»

Concernant ASA, il critique les 28 chalets individuels qui doivent sortir de terre ces prochaines années entre Andermatt Reuss et la montagne: «Cela va provoquer un mitage du territoire inutile et détruire le concept d’un village dense. J’ai toujours contesté ce volet du projet et j’espère qu’il sera abandonné.»

«On ne peut pas évaluer une maison qui est encore en construction»

Un vœu qui n’a aucune chance de se réaliser, à en croire Raphael Krucker, CEO d’Andermatt Swiss Alps depuis le 1er janvier 2020. Dans le lobby du Chedi, complexe hôtelier de luxe inauguré en 2013 dans le vieil Andermatt, il se montre catégorique: «La construction de ces chalets fait partie des promesses qui ont été faites dès le début du projet, tout comme celles de liaisons entre les deux parties du village et d’un centre de sport et de loisirs.» Et ASA entend bien tenir ses promesses.

A propos des craintes exprimées dans l’étude BESTandermatt, Raphael Krucker y voit davantage d’incertitudes que de critiques. «C’est compréhensible. L’étude s’est terminée alors que nos chantiers ne seront achevés que dans une dizaine d’années. Les deux parties du village vont finir par se rejoindre. On ne peut pas évaluer une maison qui est encore en construction.» Outre les chalets et le centre de sport et loisirs, ASA va encore édifier quatre hôtels et 32 immeubles d’habitations, dont huit sont en cours.

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Ces incertitudes, il dit les prendre au sérieux: «Nous organisons régulièrement des discussions avec les habitants et les occupants de résidences secondaires. Mais c’est aussi à la population de se montrer proactive pour apporter des idées d’amélioration. Nous sommes très ouverts à cela.»

Apporter de l’expertise aux autorités

Raphaël Krucker insiste également sur le fait que ce n’est pas à ASA d’assumer toutes les responsabilités: «Notre rôle est de développer l’immobilier et les investissements dans la commune, comme promis, avec des objectifs de rentabilité à long terme [ASA a réalisé le premier bénéfice opérationnel (Ebitda) de son histoire en 2020, à 5,4 millions de francs, ndlr]. Les infrastructures de base, les routes, les transports publics relèvent des collectivités publiques.»

Tant l’étude BESTandermatt que Raimund Rodewald constatent que les autorités communales manquent de compétences pour gérer des développements d’une telle ampleur sur le long terme. Contacté, le maire, Hans Regli, n’a pas répondu à nos questions. «Pour relever les défis qui se présentent, il est indispensable de mettre en place un groupe d’experts indépendants qui accompagne les autorités d’Andermatt et des communes voisines, également affectées par ces développements», conclut Raimund Rodewald.

Notre carnet de route: #LeTempsAVélo, d’Egnach à Bellinzone