Neuchâtel

L'absinthe du Val-de-Travers toujours en quête de labellisation

Malgré la dissidence de petits distillateurs, les producteurs valloniers de la Fée verte demandent une IGP minimaliste, qui n’exige que la présence de la grande absinthe dans la recette

Cette fois pourrait être la bonne, pour autant qu’elle s’affranchisse d’une lutte intestine! Redevenue légale le 1er mars 2005, 95 ans après sa prohibition, l’absinthe est depuis lors en quête de labellisation. L’Interprofession a déposé une demande d’IGP (Indication géographique protégée) pour l’absinthe du Val-de-Travers.

«Voilà, c’est fait», se réjouit le président Frédéric Rothen. Rappelant que depuis 2005, les producteurs du Vallon tentent sans succès de protéger leur spiritueux. Une AOC avait été envisagée. Mission impossible car trop de plantes (entre 4 et 20 selon les recettes) qui entrent dans la composition de l’absinthe ne proviennent pas du Val-de-Travers, notamment l’anis et le fenouil.

Pas d’exclusivité pour le nom «absinthe»

Les Valloniers ont alors sollicité une IGP exigeant qu’ils soient les seuls autorisés à utiliser les noms «absinthe», «bleue» et «fée verte». Il y eut de nombreuses oppositions et, le 13 août 2014, le verdict du Tribunal administratif fédéral tombait telle une claque: l’IGP était refusée.

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Les distillateurs ont péniblement remis l’ouvrage sur le métier. Ils sollicitent aujourd’hui une IGP plus minimaliste, pour ne protéger que l'«absinthe du Val-de-Travers», laissant libre l’utilisation des noms génériques d’absinthe, bleue et fée verte.

Restait à rédiger un cahier des charges. Après avoir combattu contre les producteurs extérieurs, les distillateurs du Val-de-Travers s’entre-déchirent à l’interne. Le cahier aurait pu se limiter à exiger que la distillation se fasse dans le Vallon. «Il faut qu’il y ait du Val-de-Travers dans la bouteille», dit Frédéric Rothen.

La majorité de l’Interprofession a ainsi imposé que la plante principale utilisée, la grande absinthe, soit cultivée dans le Val-de-Travers. Une plante capricieuse, qui dépend beaucoup des conditions climatiques, avec de gros écarts dans son amertume et son goût. Il faut entre 5 et 12 kilos de grande absinthe séchée pour 1000 litres de spiritueux.

Des producteurs ont claqué la porte en 2015

La petite absinthe doit aussi être locale, mais son utilisation est facultative. Certains voulaient que la mélisse, l’hysope et la menthe soient aussi des produits du terroir. «Pour tenter de rallier tout le monde, nous nous sommes limités aux deux absinthes», affirme le président. «On n’aurait pas dû, rétorque le petit producteur Lucien Fornoni, toutefois favorable à l’IGP. Avec cinq plantes locales, la typicité du Val-de-Travers aurait été plus marquée.»

Le minimalisme des conditions n’a pas suffi à fédérer. Pire, en 2015, l’Interprofession a vu certains petits producteurs claquer la porte et elle ne remplissait plus les conditions de demande d’IGP, soit réunir 60% des acteurs et couvrir 50% de la production. Il a fallu convaincre trois nouveaux membres de rejoindre l’Interprofession pour faire aboutir la nouvelle requête. «Je salue la ténacité et le long combat de l’Interprofession», déclare le conseiller communal de Val-de-Travers, Frédéric Mairy, ajoutant qu'«une IGP est nécessaire parce que l’absinthe est un produit phare qui positionne le Val-de-Travers et le canton de Neuchâtel».

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Le principal distillateur, Yves Kübler, renchérit en déclarant que «la labellisation rappellera que le Vallon est le berceau de l’absinthe. Pontarlier a obtenu sa propre IGP, on n’aurait pas compris que nous ne fassions pas de même. Cela aurait signifié que l’absinthe de Pontarlier est plus authentique que la nôtre.»

L’intérêt économique n’est pas négligeable non plus, pour un produit de niche. En 2014, quelque 150 000 litres d’absinthe ont été vendus en Suisse, les ventes progressent de 1 à 2% par année. «Nous voulons au moins conserver notre part du marché, continue Yves Kübler. Il faut savoir que nous occupons une petite place, il se boit 3 millions de litres de whisky, en comparaison. L’IGP nous mettra en bonne place dans la liste des produits typiques.»

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Dissidence intestine

La demande d’IGP est déposée par 18 des 29 titulaires de concession, qui produisent plus de 90% de l’absinthe du Val-de-Travers (81,4% de l’absinthe consommée en Suisse est distillée au Vallon).

Onze distillateurs et de petits producteurs refusent d’adhérer au processus, réunis au sein de l’association des artisans distillateurs que préside Christophe Racine. «Nous sommes très déçus de ne pas avoir été écoutés, dit-il. La plante qui pose problème, c’est la grande absinthe. Entre celle achetée en Pologne ou Hongrie et la régionale, il y a d’énormes écarts d’amertume.»

Tradition sans plante locale

«Il faut aussi savoir que pendant la période d’interdiction, aucune plante ne provenait du Val-de-Travers et c’est dans la clandestinité que l’absinthe s’est fait sa réputation, poursuit Christophe Racine. Nous ne sommes pas contre l’IGP ni contre l’exigence d’utiliser des plantes locales. Nous étions d’accord avec quatre plantes, la petite absinthe, l’hysope, la mélisse et la menthe, et 20 à 30% de grande absinthe. Cela nous a été refusé. Nous sommes face au lobby des producteurs industriels. Pot de terre contre pot de fer. Dépositaires de recettes clandestines, nous estimons produire nous aussi la véritable absinthe du Val-de-Travers.»

Les «dissidents» déposeront-ils un recours? Ils se donnent un peu de temps avant de statuer.

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