Une formalité. C’est ainsi que le parlement a confirmé, mercredi, la nomination d’Adrian Lobsiger au poste de préposé fédéral à la protection des données et à la transparence. Il a été élu par 139 voix sur 198 bulletins valables. Il prendra ses fonctions le 1er juin prochain. Favori du Conseil fédéral à l’issue d’une longue procédure de recrutement, le juriste de 56 ans, succède ainsi à l’avocat Hanspeter Thür qui occupait le poste depuis 2001. Le pedigree d’Adrian Lobsiger a suscité ces derniers mois une levée de critiques de la part d’une coalition informelle de parlementaires de gauche comme de droite.

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Elle remettait en question l’arrivée d’un «super-policier» à la protection des données. Le nouveau préposé a officié pendant dix ans en tant que vice-directeur de la police fédérale (Fedpol). Autre critique: le secret entretenu par la Chancellerie fédérale sur le profil des candidats au poste lors de la phase de recrutement. Et donc l’absence de débat. Avec cette nomination officielle, Adrian Lobsiger sort d’un mutisme de plusieurs mois. Révision de la loi sur la protection des données, Loi sur le renseignement, Safe Harbor. Pour «Le Temps», il explique ce changement de casquette professionnel et divulgue sa ligne pour répondre aux nombreux défis qui l’attendent.

Le Temps: Le 18 novembre dernier, le Conseil fédéral a publiquement porté son choix sur votre candidature. Comment avez-vous vécu ces quatre mois de latence jusqu’à votre nomination?

Adrian Lobsiger: C’était long, mais j’ai eu l’occasion de défendre mes intérêts pour le poste au sein des commissions du parlement. Cette période m’a permis de me préparer et de sonder les différents besoins des groupes de partis. Ce fut une expérience riche et positive malgré les critiques. Mais quand il y en a, c’est la preuve qu’il y a un intérêt pour la fonction.

– Qu’est-ce qui vous a attiré dans le poste?

– Je suis un juriste passionné qui s’engage dans le domaine de la protection des données et de la transparence depuis longtemps. Au sein de la police fédérale, j’occupais déjà, d’une certaine manière, le rôle de préposé puisque j’étais responsable de la légalité du traitement des données personnelles. C’est une matière qui m’a toujours fasciné car il touche à toutes les couches de la société. La Suisse est un petit pays avec un haut standard de protection des données. J’ai l’énergie et l’envie de défendre ce statut.

– Fedpol a besoin d’outils d’investigation qui peuvent être très invasifs du point de vue du respect de la sphère privée, alors que le préposé doit s’engager à la défendre. Comment abordez-vous ce changement de casquette?

– Il est clair que mon rôle sera différent, mais il ne sera pas si éloigné de mes activités à Fedpol. Avec mon équipe, nous étions responsables de la légalité du traitement de banques de données spécifiques pour les cantons et les pays de Schengen. Nous devions souvent limiter les accès aux données et freiner les envies des cantons. Je change certes de casquette, mais je continuerai à veiller sur la protection des données.

– Mais la police fédérale et le préposé ont des intérêts diamétralement opposés. Que répondez-vous aux parlementaires de gauche comme de droite qui voyaient d’un œil critique l’arrivée d’un «super-policier» à la protection des données et à la transparence?

– Je comprends ces critiques, mais je pense qu’aucun candidat ne puisse présenter une carrière qui couvre tous les milieux. Qu’il s’agisse de l’économie, du politique ou de la société civile, chaque milieu a une idée très précise de la personnalité qu’il faudrait au poste de préposé fédéral. Si je venais du monde de l’économie, j’aurais subi les mêmes critiques.

– A vous entendre, votre parcours serait presque un atout…

– Disons qu’il a forgé mon expérience qui comportait par exemple le soutien de différents chefs et cheffes du DFJP aux commissions parlementaires. Je sais comment les affaires sont traitées par la police fédérale et l’administration. Désormais, je vais voir les choses sous l’angle du préposé. Cette pluralité des points de vue est peut-être une des raisons pour laquelle on a retenu ma candidature.

– Votre proximité avec l’administration fédérale remet-elle en question votre indépendance en matière de transparence?

– Tout est question d’honnêteté intellectuelle. Je veux dire par là que si j’avais voulu défendre les intérêts de l’administration, je serai resté à l’administration. J’ai cherché ce changement de rôle. Ce n’est d’ailleurs pas le premier dans ma vie professionnelle. Cela ne m’a jamais posé de problèmes. Je suis flexible et curieux pour explorer de nouveaux territoires tout en gardant cette collaboration avec les différents acteurs de la société, de l’Etat et de l’économie.

– Votre prédécesseur Hanspeter Thür a officié 14 ans au poste. Entre lui et vous, le monde et les enjeux numériques ont radicalement changé. Comment appréhendez-vous ce changement?

– Je me suis toujours bien entendu avec Hanspeter Thür et son équipe. C’est un excellent juriste qui a toujours su défendre ses combats. Je prends cette fonction à l’ère du Big Data et de la puissance algorithmique. Le monde a changé. Je vais donc continuer le travail de Hanspeter Thür avec une approche plus technique par rapport à cette évolution. Pas dans le discours, mais dans l’explication des enjeux techniques derrières le traitement des données numériques.

– Loi sur le renseignement (LRens), révision de la loi sur la surveillance des communications (LSCPT) ainsi que de la loi sur la protection des données. Vous prendrez vos fonctions le 1er juin au cœur d’une année faste. Comment situez-vous vis-à-vis de ces dossiers?

– Au niveau du renseignement, la Suisse accusait un certain retard sur l’étranger. Entre-temps, Edward Snowden est passé par là en documentant les dérives d’un Etat fouineur. La LRens a été finalisée après les révélations de l’ex-informaticien de la NSA. Je pense qu’avec elle, nous avons trouvé un compromis vivable entre le besoin de sécurité et le respect de la sphère privée. Ce qui m’importe, c’est que l’accès de l’Etat aux données soit transparent. Je refuse une culture de «porte dérobée».

– A l’automne dernier, Bruxelles a dénoncé l’accord Safe Harbor qui régissait le transfert des données des entreprises vers les Etats-Unis. L’UE a opté pour un accord plus robuste baptisé «Privacy Shield». La Suisse va-t-elle se calquer sur la solution européenne?

– C’est un standard que la Suisse devrait adopter car le stockage, le transfert et la protection des données ne se limitent pas aux frontières helvétiques. Notre pays est membre de Schengen. Il a accès au marché unique. Il est important que la Suisse partage l’ambition européenne. C’est aussi une nécessité pour notre économie numérique.

– Le Big Data vous préoccupe-t-il particulièrement?

– C’est un dossier très important. Les mégadonnées sont aujourd’hui en main de grands acteurs économiques comme Google et Facebook. Ce constat pose des questions sur leur traitement et mérite que l’on légifère. Ce sera l’une de mes priorités lors de la révision sur la protection des données. Mon rôle n’est pas d’interdire, mais de négocier des solutions alternatives avec ces acteurs économiques. Si l’opposition demeure, j’entamerai des procédures. Nous sommes un petit service, mais avec d’excellents juristes.

– Est-ce que vous aurez les moyens de vos ambitions puisque les ressources allouées au préposé diminuent chaque année?

– Il y a un manque manifeste de ressources particulièrement dans le traitement des affaires selon la loi sur la transparence. Mon ambition est de sensibiliser la société civile tout en dialoguant avec les acteurs du numérique. Cela ne nécessite pas particulièrement de moyens.