«On a eu de la chance.» Directeur de la division Infrastructures des CFF, Philippe Gauderon a plusieurs fois prononcé ce mot samedi après l’accident qui a provoqué le déraillement de six wagons transportant des marchandises dangereuses à Daillens. Ils faisaient partie d’une composition de 22 éléments faisant route de Bâle vers la gare de triage de Lausanne.

Les wagons-citernes devaient ensuite se rendre aux usines chimiques de Monthey. La sortie de rails s’est produite vers 2h45 et paralysera le trafic sur l’axe Yverdon-Lausanne et Yverdon-Genève pendant plusieurs jours, voire davantage.

Les citernes contenaient des produits toxiques: acide sulfurique, acide chlorhydrique, soude caustique et méthylènedianiline, une substance cancérigène qui entre dans la composition de colles. Quand on parle de chance, il faut comprendre que les conséquences auraient pu être plus graves si les wagons avaient transporté du chlore ou si du méthylènedianiline s’était écoulé alors qu’il était encore chaud. Ce ne fut pas le cas et il faut préciser que ce produit durcit en refroidissant, ce qui en réduit la dangerosité.

La locomotive et les seize wagons indemnes ont pu être évacués. Le transvasage du contenu des citernes a été entrepris dimanche, comme la récupération des 25 tonnes d’acide sulfurique qui se sont échappées de leur container. L’armée est venue épauler les services d’intervention vaudois. Les dégâts sont importants sur l’infrastructure elle-même: la voie est démolie sur 300 mètres, deux aiguillages, des lignes de contact, le poste d’enclenchement ainsi que des câbles (sur 15 kilomètres) ont été endommagés. Les risques de pollution semblaient sous contrôle dimanche.

La remise en état prendra du temps. «Il faudra plusieurs jours, voire semaines avant que la ligne puisse être complètement rouverte au trafic», ont prévenu les CFF dimanche. Durant le week-end et pour ces prochains jours, des bus de substitution ont été mis sur pied entre Yverdon et Cossonay pour la clientèle locale. Mais les voyageurs se déplaçant de Bâle, Bienne et Neuchâtel vers Lausanne ou Genève (ainsi que ceux qui circulent dans l’autre sens) sont priés de transiter par Fribourg et Berne. Le problème s’annonce aigu pour le retour des pendulaires lundi matin. Les convois de marchandises sont détournés par le Plateau. Les TGV passent par Genève.

Cet accident survient alors que la sécurité du déplacement des marchandises dangereuses figure déjà à l’agenda politique. En mars, le Conseil national a révisé la loi sur le transport des marchandises. Dans ce cadre, Anne Mahrer (Verts/GE) a tenté, sans succès, d’ajouter une disposition permettant de restreindre ou d’interdire le transfert par rail de produits dangereux. Elle s’inquiétait en particulier des importantes quantités de chlore qui sont acheminées de la région lyonnaise vers les sites chimiques valaisans et traversent Genève, Lausanne et tout l’Arc lémanique. «L’industrie chimique ne produit plus de chlore in situ. Elle le fait venir de Lyon. Or, ces transports menacent une population importante et empêchent la construction de logements le long des voies», argumente-t-elle. Elle n’a pas été entendue, mais un groupe de travail se penche sur la question. Il devrait livrer un rapport avant la fin de l’année.

Jeudi, par un pur concours de circonstances, l’Office fédéral des transports (OFT) a publié deux rapports sur les risques du transport de produits dangereux pour la population et l’environnement. L’OFT observe qu’il n’existe en Suisse aucun secteur où les risques pour la population seraient «non tolérables». Toutefois, sur 128 kilomètres des 3263 que compte le réseau ferroviaire à voie normale, on identifie des «risques de niveau intermédiaire». C’est 60 kilomètres de plus que lors du relevé de 2011.

Précisément en raison des convois de chlore, les tronçons Lancy-La Praille et Jonction-Sécheron, à Genève, ainsi que Renens et la gare de Lausanne (où s’était produit un grave accident le 29 juin 1994, avec écoulement de 400 litres d’épichlorhydrine), font partie de cette catégorie.

Le secteur de Daillens n’est pas sur cette liste. Mas Anne Mahrer compte intervenir lors de la session spéciale de la semaine prochaine, car elle est choquée par ce qui s’est passé. «Cet accident confirme que ces transports sont des dangers potentiels. Le risque encouru est inacceptable. Je ne comprends pas pourquoi les wagons-citernes transportant tous ces produits étaient accrochés les uns aux autres. Imaginez le cocktail catastrophique que cela aurait fait si les substances qu’ils contenaient s’étaient toutes échappées et mélangées les unes aux autres», critique-t-elle.

Les transportsà risques sont sur la sellette

Accident Un déraillement de wagons-citernes provoque un écoulement de produits dangereux à Daillens et paralyse le trafic

Des transports de chlore à travers Genèveet Lausanne avaient déjà été critiqués