Avant l'ouverture du procès, les avocats de Jürg Stäubli faisaient savoir que leur objectif était au minimum d'éviter à leur client de retourner en prison. Au terme du réquisitoire, qui a occupé toute la journée de mardi, le procureur général du canton de Vaud, Jean-Marc Schwenter, en a averti les juges du Tribunal correctionnel de l'arrondissement de La Côte, à Nyon: n'infliger à l'accusé qu'une peine avec sursis – et accéder ainsi à l'espérance de ses défenseurs –, «reviendrait à faire de la justice la dernière victime de Jürg Stäubli.»

Le «brouillard», la «nébuleuse» dans lesquels le procès a semblé parfois s'évanouir depuis deux mois «ont dû vous faire douter», a concédé Jean-Marc Schwenter à l'adresse de la cour. Le doute, en effet, était permis. L'accusation allait-elle, elle aussi, se mettre à hésiter?

Culpabilité «lourde»

La réponse est venue rapidement. On a su, à entendre le portrait au vitriol que le procureur général a dressé de l'accusé, que la navigation au radar à quoi avait ressemblé le procès plus d'une fois n'avait pas désorienté l'accusation.

Tout en se défendant d'adopter des positions «de combat» dans ce dossier, Jean-Marc Schwenter a présenté à l'accusé la facture finale. Jürg Stäubli, a-t-il dit au tribunal, mérite une peine de 5 ans de réclusion. Sa culpabilité est «lourde» et il ne mérite aucune circonstance atténuante. Le Ministère public a toutefois requis une peine de 4 ans et 10 mois exactement, compte tenu des 45 jours avec sursis prononcés contre lui à Genève pour avoir voulu entrer en possession du contenu d'un CD-Rom confidentiel de l'avocat de la Banque Cantonale de Genève, Charles Poncet. A quoi il faudra encore déduire la détention préventive déjà subie par l'ancien patron de JS Holding.

Si l'accusation abandonne un cinquième environ de la totalité des charges répertoriées au départ, elle ne retient finalement pas moins de 57 faux dans les titres, 10 escroqueries par métier, 17 actes de gestion déloyale qualifiée, une banqueroute frauduleuse.

Rarement sans doute, Jean-Marc Schwenter aura fait preuve d'une telle dureté pour décrire la personnalité d'un accusé en col blanc. Avant le procès, le procureur général redoutait les effets d'une forme du «syndrome de Stockholm», la sympathie, si légère soit-elle, que l'on peut éprouver pour quelqu'un qu'on aurait côtoyé deux mois durant. «Je n'ai rien senti, pas la moindre onde positive», s'est-il écrié. Se risquant à imaginer une caricature du dessinateur de presse Bürki, Jean-Marc Schwenter voit un Jürg Stäubli cigare au bec, trônant dans une chaise longue dans sa pelouse au-dessus d'un champ de ruines où l'on peut apercevoir les enseignes de Hämmerli et Bühlmann, deux des sociétés qui appartinrent à JS Holding.

Jürg Stäubli est un «illusionniste, un équilibriste, un jongleur, un dompteur». C'est un «escroc qui n'est ni charmeur ni séducteur, mais qui paralyse en faisant douter l'autre. Et quand il n'y parvient pas, il élimine.» Et rien ne permet de penser qu'il ait changé. Pas l'ébauche d'un regret, rien, constate le procureur «Encore à l'heure où je vous parle, il est persuadé que ce sont les autres qui se trompent.» Les erreurs, reconnues, de la Banque Cantonale de Genève? «Au pénal, il n'y pas de compensation des fautes.»

Rien que pour le préjudice non chiffrable infligé aux chômeurs qu'a créés la déconfiture des affaires de l'accusé, cousues de «montages de bobards», Jean-Marc Schwenter a demandé aux juges d'être fermes, pour que «de l'incompréhension ne naisse pas la révolte.»

Le son de cloche de la défense est attendu mercredi et jeudi. Le diable se niche dans les détails, et le dossier en regorge. Pour chaque opération ou presque qui lui est reprochée, Jürg Stäubli a une explication qui lui donne au moins l'apparence de la régularité, comme il l'a montré pendant huit semaines.