C'est ce que l'on appelle un mensonge par omission. Le 24 décembre dernier, une rencontre très discrète avait lieu à Berne entre le ministre liechtensteinois de la justice, Heinz Frommelt, et son homologue suisse Ruth Metzler. Selon le communiqué officiel, tout s'est fort bien passé: blessé par la publication d'un rapport des services de renseignement allemands sur le blanchiment d'argent sale dans la principauté, le Liechtenstein a reçu l'assurance que la Suisse l'aidera à faire la lumière sur l'affaire, et qu'elle ne dispose d'aucun élément étayant les reproches allemands. Pas un mot, en revanche, sur l'aspect conflictuel de la rencontre: la mauvaise coopération judiciaire entre le Liechtenstein et la Suisse qui constitue, explique-t-on à l'Office fédéral de la police (OFP), un «problème politique très délicat».

Chez les magistrats suisses les plus actifs contre la criminalité organisée, la justice liechtensteinoise est réputée pour sa lenteur et son attitude excessivement tatillonne. Elle refuse toute coopération en matière fiscale et toute atteinte au secret bancaire. Tandis que l'entraide judiciaire progresse avec les autres voisins de la Suisse, le Liechtenstein bloque toute avancée. Pourtant, de très nombreuses enquêtes butent sur des «fondations» liechtensteinoises qui servent de paravents aux activités illégales comme le blanchiment d'argent. La conférence des directeurs cantonaux de justice et police a évoqué le sujet lors de sa dernière assemblée, en novembre dernier, et les autorités suisses ont rendu le Liechtenstein attentif au problème avant même la rencontre du 24 décembre.

Ce n'est pas la seule fausse note dans la relation entre les deux pays. Contrairement à ce qu'a affirmé, un peu vite semble-t-il, le prince Hans-Adam II, Berne dément catégoriquement avoir reçu un autre rapport, anonyme celui-là, accusant le Liechtenstein d'encourager le blanchiment. Les autorités fédérales préfèrent marquer leurs distances: «Ces accusations ne sont pas notre problème, mais celui du Liechtenstein», souligne-t-on à l'OFP. Des propos qui illustrent le découplage croissant entre la Suisse et son petit voisin: alors que les deux Etats se trouvaient dans le même camp – celui des paradis fiscaux – il y a encore dix ans, la Suisse s'est rapprochée des standards internationaux et a beaucoup fait, après de violentes critiques venues de l'étranger, pour rendre plus transparente sa place financière. Le Liechtenstein n'a pas suivi la même évolution: même s'il dispose d'une loi sur le blanchiment, il ne possède pas les moyens suffisants pour la mettre en œuvre.

Ces accrocs expliquent que le ministre Heinz Frommelt ait promis à Ruth Metzler que la situation s'améliorerait cette année avec une modification de la loi liechtensteinoise sur l'entraide judiciaire. Une concession s'imposait, en effet, face à la virulence des attaques auxquelles le Liechtenstein est confronté depuis la publication par le magazine hambourgeois Der Spiegel d'un rapport des services de renseignement militaires allemands, le BND. Provenant apparemment d'une source gouvernementale, ce document accuse l'ensemble des autorités politiques, judiciaires, policières et économiques du Liechtenstein de favoriser le recyclage de fonds criminels dans la principauté. «Les Allemands ont sans doute publié ce rapport pour mettre le Liechtenstein sous pression, explique une source proche des services de renseignement suisses. Leurs informations, très précises, viennent en bonne partie d'écoutes électroniques.» Les boîtes aux lettres de la principauté ne sont pas une nouveauté pour les espions suisses: les régimes communistes les utilisaient dans les années 80, par le biais des réseaux «Nordex», pour recycler leurs devises.

La froideur helvétique vient au mauvais moment pour le Liechtenstein, très isolé internationalement. Au début de l'année dernière, son gouvernement avait accueilli «avec distance et arrogance», selon un observateur à Bruxelles, une délégation européenne conduite par le commissaire Mario Monti, alors chargé du dossier de l'harmonisation fiscale. Le Groupe d'action financière sur le blanchiment de capitaux (GAFI), dont la Suisse est membre, élabore en ce moment une liste des «pays non coopératifs» en matière de lutte contre le blanchiment. Selon certains spécialistes, il ne fait guère de doute que le Liechtenstein y figurera. La liste devrait s'accompagner d'un catalogue de sanctions qui pourraient être prises à l'encontre des paradis fiscaux récalcitrants: obligation, pour les établissements financiers, de vigilance accrue et de communication des transactions avec les pays non coopératifs, voire interdiction des transactions avec ces Etats. Si elles étaient suivies d'effet – ce qui reste à voir – ces recommandations pourraient sonner le glas des quelque soixante paradis fiscaux qui géreraient, d'après l'auteur du Guide des paradis fiscaux Edouard Chambost, plus de mille milliards de dollars par an.