Service public

Ladina Heimgartner, la femme qui incarne tous les défis de la SSR

Presque inconnue jusqu’ici, la trentenaire devient numéro 2 à la tête de la SSR, tout en continuant à diriger son antenne rhéto-romanche. Elle se dit prête à se battre pour convaincre «la génération Netflix» de se mobiliser contre l’initiative «No Billag»

Ladina qui? Heimgartner! Vendredi 6 octobre dernier, Gilles Marchand a créé la surprise en annonçant qu’une jeune Grisonne de 37 ans devenait sa suppléante à la tête de la SSR. Cette fille d’hôteliers, ancienne étudiante de l’Université de Fribourg, a fait jusqu’à présent une carrière éclair dans le service public. Directrice de la RTR, l’antenne romanche de la SSR, elle pilotera encore le projet Médias et société, afin de rapprocher l’entreprise de la population.

Une «espèce rare»

Femme, jeune, romanche, venant d’une région périphérique! Ladina Heimgartner sourit: elle est consciente d’être une «specie rara» – c’est elle qui utilise le terme. Plus sérieusement, elle confie: «Il est vrai que mon profil m’a parfois ouvert des portes. Mais une fois nommée, j’ai dû faire mes preuves. Et j’y suis toujours parvenue».

Elle est née à Scuol, en Basse-Engadine. Son père est un Grison rhéto-romanche et sa mère Argovienne. Ils tiennent un petit hôtel que leur fille n’a jamais songé à reprendre. «Jeune, je voulais devenir détective, car j’adore les polars. Finalement, c’est un métier qui n’est pas si éloigné du journalisme.» Tout en étudiant la germanistique et le rhéto-romanche à l’Université de Fribourg, elle collabore aux Freiburger Nachrichten et au Bündner Tagblatt, journal où elle commence sa carrière avant de passer au service public.

Opposée aux quotas, mais…

A vrai dire, Ladina Heimgartner incarne à elle seule tous les défis de la SSR: face à l’initiative «No Billag» qui réclame la suppression de toute redevance radio-TV, la Rhéto-Romanche qu’elle est (à moitié) est mieux placée que quiconque pour défendre une SSR très respectueuse des minorités. Jeune, elle doit convaincre sa génération de ne pas seulement payer pour les émissions qui les intéressent. Elle devra également monter au front pour féminiser les sphères dirigeantes de l’entreprise: elle est la seule femme à siéger au sein du comité de direction de la SSR formé de huit membres.

Faut-il dès lors instaurer des quotas? Une question sensible pour Ladina Heimgartner, que d’aucuns ont qualifiée de «femme des quotas» lorsqu’en 2014, l’ex-directeur général Roger de Weck l’a nommée à la tête de la RTR. «Aucune femme ne souhaite porter cette étiquette», s’agace-t-elle un peu. Elle ne veut donc pas de quotas, même si elle leur reconnaît deux mérites: «Les femmes arrivent plus vite au pouvoir et les jeunes filles ont ainsi des modèles auxquels elles peuvent s’identifier.»

Pas besoin de singer les hommes

A la tête de la RTR, Ladina Heimgartner a imposé son style et vite fait taire les critiques: «Je suis diplomate, mais déterminée». On la soupçonne d’appliquer les grands principes qu’elle a appris au curling, son sport préféré à la télévision: travail d’équipe, stratégie à arrêter, concentration totale sur les points décisifs. Un jour, elle a résumé sa politique des genres dans les sphères du pouvoir en un seul tweet: «Il faut des femmes qui aient le courage de rester femmes et des hommes qui aient le courage de travailler à 80%.»

Pour les femmes: pas besoin de singer les hommes qui élèvent la voix ou tapent sur la table. Pour les hommes: s’imaginer pouvoir faire carrière avec un gros temps partiel. «Dans leur tête, ils ont encore de la peine à l’envisager, mais la nouvelle génération est plus ouverte à un bon équilibre entre travail et vie privée», constate-t-elle.

Dans les Grisons, la nomination de Ladina Heimgartner au poste de numéro 2 de la SSR a rassuré la minorité rhéto-romanche, surtout à l’heure où son seul journal, La Quotidiana, est menacé de disparition à la fin de l’année prochaine. «Chez nous, la RTR joue un rôle crucial, non seulement dans le secteur de l’information, mais aussi dans celui de la défense de la langue», souligne le conseiller national Martin Candinas (PDC/GR). Quant à Hanspeter Lebrument, propriétaire du groupe Somedia, il ajoute: «Je suis très heureux qu’on trouve désormais à la tête de la SSR deux représentants des minorités linguistiques.» Longtemps farouche adversaire de la SSR, le patriarche des médias grisons n’avait jamais tenu des propos aussi positifs envers elle.

La mort de la RTR

Dans l’avenir immédiat, Ladina Heimgartner et Hanspeter Lebrument se retrouvent dans le même camp pour combattre l’initiative «No Billag», sur laquelle le peuple suisse votera en mars ou en juin prochains. Grâce à une clé de répartition des recettes protégeant les minorités, la RTR dispose d’un budget de 25 millions et d’un effectif de 170 collaborateurs qui produisent un programme radio complet, quelques émissions de télévision et un site internet. Ce que l’on sait moins, c’est que la radio et la TV privée du groupe Somedia dépendent eux aussi à près de 70% de la redevance. Inutile de préciser que l’adoption de cette initiative provoquerait un cataclysme médiatique dans les Grisons. «Ce serait la mort de la RTR et de la SSR, mais aussi des médias audiovisuels privés», craint Ladina Heimgartner. «Nous serions la seule vraie démocratie d’Europe sans service public, alors que celui-ci est essentiel pour offrir une information équilibrée lors de nos nombreuses campagnes de votation.»

La campagne sur «No Billag» s’annonce chaude, mais la jeune directrice suppléante de la SSR se dit prête à convaincre «la génération Netflix», celle qui est à l’origine de l’initiative et qui ne veut plus payer pour des contenus qu’elle ne consomme pas. «Je suis confiante. La majorité des jeunes sont toujours sensibles à des valeurs comme la participation et l’engagement dans la société, la véracité des informations et l’éthique. Soit toutes ces valeurs que recouvre le service public, qui reste une notion très moderne.»

Dossier La controverse «No Billag»

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