Réforme ambitieuse, mais réalisation fastidieuse. Ainsi peut se résumer l'introduction de «contrôleurs de gestion» dans l'administration vaudoise. Ces spécialistes, au titre improprement dérivé de l'anglais «controlling» qui signifie plutôt «maîtriser» ou «piloter», ont été embauchés en 1999 à raison d'un pour chacun des sept départements. Ils devaient créer les tableaux de bord financiers dont le Conseil d'Etat a tant besoin, s'inquiéter du suivi des budgets et du coût des prestations, et surtout promouvoir dans tous les services une véritable culture de l'analyse de gestion basée sur l'anticipation et la correction. Moins de deux ans plus tard, quatre d'entre eux ont démissionné ou changé de fonction. «Mal perçus, ils ont subi une forte résistance dans les services et se sont mal intégrés», déplore la commission de gestion du Grand Conseil dans son rapport annuel qui vient d'être transmis à tous les députés. Par le biais d'une observation, le Conseil d'Etat est invité «à tirer les conclusions de ces difficultés».

«Pour l'heure, ce contrôle de gestion est un échec», déplore la libérale Françoise Ryter, présidente de la commission de gestion. «Cela n'a rien à voir, ajoute-t-elle avec un problème de rétribution où la concurrence du privé serait trop grande, mais bien à la méfiance avec laquelle les contrôleurs ont été accueillis.»

Trois difficultés principales ont été identifiées. D'abord, les outils qui permettraient une aide à la gestion efficace manquent. La comptabilité analytique en particulier ne touche encore que les instances sous contrat de prestations avec l'Etat, comme les écoles professionnelles. Le choix de services-pilotes va seulement être effectué. Ensuite, la position des nouveaux embauchés est ambiguë. Généralement rattachés au secrétariat général des départements, ils ne se situent pas à un niveau hiérarchique indiscutable. Une dépendance directe envers les conseillers d'Etat est généralement souhaitée. Enfin, le titre de «contrôleur» engendre une confusion avec le contrôle cantonal des finances, qui vérifie par des audits la gestion passée des départements. Ce dernier mélange n'a fait que renforcer une méfiance administrative quasi spontanée envers des gens perçus comme l'œil inquisiteur du Département des finances.

Président de la commission cantonale des finances, qui insiste depuis deux ans pour que ce «controlling» légalement prévu depuis fin 1996 soit mis en œuvre avec un maximum d'efficience, le radical Pascal Broulis se montre peu surpris: «Où qu'il soit introduit, y compris dans les entreprises privées, le contrôle de gestion est difficilement accepté. Il est généralement perçu comme une ingérence par les responsables intermédiaires, qui craignent le jugement selon les performances.» Pour Pascal Broulis, il n'y a qu'un remède: «Il faut suivre en permanence ce qui se passe.»

«Ce suivi continuel est bien notre priorité», argue Eric Birchmeier, chef de secteur au Service des finances et responsable de l'introduction du contrôle de gestion. Pour lui, la situation de crise qui a été relevée par la commission de gestion est déjà dépassée puisque deux des quatre démissionnaires ont été remplacés et qu'un autre est en fait devenu directeur financier de son département. Par ailleurs, l'Ordre judiciaire, qui était resté à l'écart du controlling, va lui aussi y participer. Sans nier le découragement qui s'est insinué, il n'approuve pas ceux qui y ont cédé: «A l'Etat, il faut apprendre à être patient.»

Préparée à pratiquer le contrôle de gestion, l'équipe embauchée, admet Eric Birchmeier, était sans doute moins prête à l'introduire, ce qui suppose un gros effort de persuasion et de conviction. Pour lui, le défi est loin d'être perdu: «la réponse que le Conseil d'Etat doit faire à la commission de gestion sera l'occasion de clarifier et de corriger certains points.» Pour la future motivation de ses troupes, il compte sur la nouvelle planification financière qui rendra le contrôle de gestion incontournable. Et il ne doute pas que l'administration se rendra finalement compte des avantages de la modernisation.