Dans son bureau situé au 5e étage, André Schneider, le directeur de l’aéroport international de Genève (AIG), a une vue imprenable sur le Jura et le tarmac. Passionné de science-fiction, il a garni ses étagères de vaisseaux miniatures comme le Millenium Falcon de Star Wars. Il avoue avoir été impressionné ce dimanche par un gros-porteur russe, sans doute un Ilyushin IL-76, trapu et bourdonnant. Le genre d’aéronef qu’en temps normal l’on voit peu dans le ciel genevois. Mais ces jours ne sont pas comme les autres.

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Tour à tour Joe Biden (le 15 juin) et Vladimir Poutine (le 16) vont se poser à Cointrin. Très accompagnés. On parle d’un millier de personnes pour la délégation américaine et 800 pour la représentation russe. Cela reste des estimations car on communique peu à ce sujet. Idem pour le nombre d’avions qui vont se présenter ou se sont déjà posés. «Lorsqu’un président américain voyage, c’est un peu la Maison-Blanche qui change d’adresse», glisse un officiel.

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Des limousines dans l’avion

Une flotte d’une dizaine d’avions, dit-on, chargés de personnels divers mais aussi de limousines, de véhicules de sécurité et même d’hélicoptères. Impressionnant donc. André Schneider feint de se montrer blasé. Il rappelle qu’il en a vu d’autres lorsqu’il était directeur général du World Economic Forum et que Bill Clinton lui-même s’invitait à Davos. «Notre aéroport a une très forte tradition protocolaire. Nous sommes rodés. En 2019, avant la crise sanitaire, on a accueilli ici 4800 délégations internationales. Cette année-là, 76 chefs d’Etat et 88 Premiers ministres ont été reçus dans nos salons», indique André Schneider.

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Un précédent de cette envergure remonte à 1985 et le sommet américano-soviétique de Genève entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. «Le pape François a atterri en juin 2018, il y eu le sommet du G8 à Evian en 2003, plus récemment la conférence sur l’avenir de Chypre avec le président turc Erdogan et à venir, en septembre, les 100 ans de l’OMC», énumère André Schneider. La succession de séances et autres briefings auxquels le patron de Cointrin se doit d’être présent indique que c’est bel et bien un gratin de la diplomatie internationale qui est attendu.

Point d’orgue, chaque jour: la réunion de 17h de la task force. Une douzaine de personnes, de l’aéroport mais aussi des services de sécurité genevois et de la Confédération ainsi que de l’armée suisse. En lien direct avec les délégations américaines et russes. 95% des 2000 agents de police genevois seront mobilisés durant le sommet. Ils recevront le soutien de 900 collègues d’autres cantons. L’armée se déploie aussi pour surveiller les ambassades et les représentations diplomatiques mais aussi l’aéroport de Genève. Au sortir des bureaux de la direction de l’AIG, on tombe ainsi sur une escouade de militaires, fortement armés, qui filent droit et en silence. Ignace Jeannerat, le porte-parole de Cointrin, avoue ne jamais avoir vu cela dans les couloirs. Le risque terroriste est latent. Américains et Russes vivent avec cela qu’ils soient chez eux ou loin de leurs bases. L’aéroport genevois procède lui-même régulièrement à des contrôles. En 2015, des bagagistes français soupçonnés d’islamisme radical et «fichiers S» avaient été privés de leur badge d’accès. «Pour pénétrer ces lieux forcément sensibles, il faut présenter un laissez-passer et une carte d’identité de l’aéroport. Des vérifications se font constamment», prévient André Schneider.

Des restrictions visant les drones

Pour les passagers, les journées de mardi, mercredi et jeudi ne devraient pas être trop perturbantes. Si des restrictions viseront les avions de tourisme et les drones, les vols commerciaux décolleront et atterriront normalement. «Ils ne seront suspendus que 15 minutes avant et après l’atterrissage et le décollage des avions russes et américains», indique Ignace Jeannerat. Qui poursuit: «Nous avons informé les employés au sol que la prise de photos et de vidéos était interdite. Le bâtiment administratif qui jouxte la tour de contrôle devra tirer ses rideaux et les personnels ne devront pas se trouver derrière les fenêtres.» Duty free, commerces et restaurants seront ouverts car les délégations ne transiteront pas par le terminal. Elles quitteront le tarmac par l’une des sorties routières.

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Des militaires sont déjà de faction en haut des miradors comme celui du chemin de Riantbosson à Meyrin. Une employée de My cup of tea se dit déçue: «Ils vont prendre la sortie des artistes et on ne verra rien.» Elle enchaîne: «Nous n’avons reçu aucune recommandation de la part de la direction de l’aéroport. Ce sont les policiers qui commandent chez nous qui nous tiennent au courant.» Thierry Hummel, le gérant de la pizzeria Al Volo, secoué par la crise sanitaire, remercie par avance Biden et Poutine: «70 policiers ont réservé pour mardi mais aussi mercredi et jeudi.» Les spotters, ces photographes à l’affût d’avions rares, devraient pouvoir continuer à assouvir leur passion. Ils pourront shooter les Globemaster et autres quadrimoteurs Ilyushin «à condition qu’ils n’utilisent pas d’échelle», a prévenu la police genevoise. Mais des bâches ont été posées aux endroits dits stratégiques. Les spotters contourneront l’interdiction: «On se fera la courte échelle.»