Que savait vraiment Dino Bellasi, l'ex-comptable indélicat des services secrets militaires? Quelles peuvent être les conséquences de sa trahison pour la Suisse et ses sources de renseignement? Qui a contresigné les chèques encaissés par le capitaine déchu auprès de la Banque nationale? Après pas mal d'hésitations, le Département fédéral de la défense (DDPS), qui laissait entendre que Dino Bellasi n'avait finalement qu'une fonction mineure, reconnaît aujourd'hui le tort considérable que l'affaire risque de porter à un service essentiel de la défense nationale. Elle pourrait en effet très sérieusement embarrasser, voir mettre en danger, des dizaines de personnalités du monde des affaires et de la diplomatie, qui collaborent secrètement au service de renseignement et que l'inquiétude a commencé à gagner. Sans parler de l'effet désastreux à l'étranger. Cinq questions essentielles permettent de mieux comprendre l'affaire.

Quels secrets détenait Dino Bellasi?

S'il n'était pas le grand trésorier du Groupe de renseignement (GR), le suspect n'en était pas moins chargé de tenir à jour les effectifs du Service de renseignement de l'armée (SRA), une des unités du GR. Ce service est composé de militaires de milice, qui livrent périodiquement à Berne des rapports et des analyses confidentielles, obtenues dans le cadre de leur activité professionnelle. Pas d'uniforme ni de garde-à-vous pour ces collaborateurs d'un genre spécial. Au lieu de faire leurs cours de répétition en caserne, ils passent quelques jours de service, en jeans et en t-shirt, au «Pentagone», le siège du service de renseignement militaire, où ils rédigent des rapports.

Une partie d'entre eux livre des analyses, une autre recherche sous couvert de l'information à l'étranger. Ainsi, les hommes d'affaires voyageant dans des pays d'intérêt militaire (Russie, Moyen-Orient), des diplomates suisses sont souvent officiellement incorporés au SRA. Ces sources touchent une solde, qui tient compte des jours de service, et que versait Dino Bellasi. A ce titre, confirme Oswald Sigg, porte-parole du DDPS, il disposait de la liste de tous les agents du SRA, de leurs coordonnées privées et professionnelles, de leurs fonctions dans la vie civile et de leur numéro de compte bancaire. Il était chargé de les convoquer à Berne, il les connaissait souvent personnellement.

Une autre mine d'information du Service de renseignement, ce sont les sources directement gérées par les «agents» professionnels du SR, des «honorables correspondants» qui vivent en général à l'étranger, dans des zones de crise. Elles sont rétribuées plus généreusement. Il est probable que Bellasi n'y avait pas accès, mais cela n'est pas certain. Quant à l'acquisition de tuyaux auprès de services secrets étrangers, les services suisses «n'achètent jamais leurs informations, ils pratiquent l'échange», assure un bon connaisseur des renseignements.

Pourquoi l'affaire Bellasi fait-elle peur?

Dès la révélation de l'arrestation du capitaine escroc, un vent de panique a soufflé, en particulier chez les sources incorporées au Service de renseignement de l'armée. Certaines d'entre elles prennent en effet de vrais risques en rapportant de leurs voyages à l'étranger les informations qu'elles ont pu glaner sur place. D'autres craignent également qu'à l'occasion de l'enquête que mène le Ministère public de la Confédération, leur nom soit révélé et que des fuites parviennent à leurs employeurs.

D'autres, enfin, s'inquiètent de ce que leur identité et leur fonction aient été laissées si longtemps entre les mains de Bellasi, dont le manque total de scrupules éclate aujourd'hui, et dont on ignore encore l'usage qu'il a pu faire de sa liste rouge. «Je ne tiens vraiment pas à ce que toutes les autorités suisses trouvent mon nom dans les poches de Bellasi», témoigne ainsi au Temps un membre du service, sous couvert de l'anonymat. Mon employeur n'en sait évidemment rien et je connais d'autres membres du service qui doivent trembler. Tant d'incompétence me désole.»

Qui contresignait les factures de Bellasi?

Le supérieur hiérarchique direct de Dino Bellasi est le colonel Jean-Daniel Geinoz, chef d'état-major du SRA. Une source sûre a confirmé au Temps que la signature du colonel Geinoz figure bien sur les chèques encaissés par Dino Bellasi auprès de la Banque nationale.

L'enquête établira si ces signatures ont été imitées ou si le colonel a signé sans jamais se rendre compte de la supercherie dont son collaborateur a profité durant cinq ans pour constituer son magot, qui pourrait atteindre jusqu'à 8,6 millions de francs. Plus grave sans doute que d'avoir été berné sur le plan comptable, le colonel Geinoz n'a tout simplement pas remarqué que Bellasi comptabilisait des dizaines de milliers de jours de service qui n'ont jamais existé, pour des cours et des séminaires fantômes. Le supérieur hiérarchique du colonel Geinoz, le divisionnaire Peter Regli, n'y a vu lui aussi que du feu. Sa signature figurerait également sur l'un des chèques encaissés, une information que conteste le DDPS. Le Contrôle fédéral des finances avait recommandé la plus grande vigilance au divisionnaire qui a procédé à des pointages réguliers dans son service. En vain.

De combien d'argent disposait Bellasi?

Véritable tabou national, le budget des services de renseignement est censé rester confidentiel: non pas parce qu'il est d'une importance stratégique capitale, mais plutôt parce qu'il est révélateur de la dimension lilliputienne des moyens du renseignement suisse.

Le SR ne dispose en effet que d'un montant de 3,3 millions de francs pour l'achat d'informations et d'un budget total proche d'une vingtaine de millions de francs par année, y compris les salaires d'environ 90 collaborateurs

Comment Bellasi est-il parvenu à ponctionner plus de 2 millions de francs supplémentaires pendant cinq ans sans qu'aucun contrôle fédéral ne le signale? Cela reste un mystère.

Comment Bellasi a-t-il confondu les contrôles de sécurité?

Comme tous les nouveaux agents du Service de renseignement, Dino Bellasi avait subi un contrôle de sécurité à son entrée au SR en 1994. Une source du SR affirme que les seules vérifications effectuées avant l'engagement à ce poste sensible ont consisté à consulter le casier judiciaire de Bellasi et sa relation à l'office des poursuites.

Avant l'affaire des fiches, des contrôles ponctuels des comptes bancaires et des mises sous écoute étaient pratiqués pour vérifier que les agents de la Confédération marchaient droit. Mais depuis 1990, même les barbouzes ont droit au respect absolu de leur vie privée.