Grosse opération policière deux semaines avant la décision que doit prendre le Conseil national, le 14 juin, sur la révision de la loi sur les stupéfiants. Est-il opportun de dépénaliser la consommation de cannabis? A sa manière, la Sûreté neuchâteloise alimente le débat. Déjà, en septembre dernier, à quelques jours de la première lecture du projet par le Conseil national, les policiers, à Genève et à Fribourg, avaient réussi de beaux coups – hasard du calendrier, forcément.

La date du 14 juin sera, cette fois, décisive. «Ça passe ou ça casse», dit le radical vaudois Yves Guisan, totalement opposé à la dépénalisation. Si le Conseil national renouvelle son refus d'entrer en matière – comme le lui propose sa commission par 13 voix contre 12 –, la révision de la loi sur les stupéfiants, dont on parle depuis dix ans, est morte. La tension monte, les prises de position des uns et des autres se multiplient. Les enseignants sont contre, le monde policier est majoritairement favorable à la dépénalisation. Le syndicat des policiers, la Fédération suisse des fonctionnaires de police, en appelle ainsi «au courage des politiciens», mais l'Union syndicale des polices romandes la condamne fermement. La Conférence des commandants des polices cantonales de Suisse estime que, si la révision ne passe pas, «la consommation augmentera encore».

L'affaire du Val-de-Travers va-t-elle être utilisée par les politiques? «C'est clair», affirme Yves Guisan. Les découvertes de la police neuchâteloise, à vrai dire, sont susceptibles de donner du grain à moudre aux deux camps. Les adversaires de la dépénalisation y voient la preuve qu'il faut mettre fin à un chaos criminel par un «signal fort» – une expression qui n'a jamais été autant entendue dans leur bouche que depuis le fameux vote par lequel, le 25 septembre 2003, le Conseil national refusait l'entrée en matière, alors que celle-ci, comme le principe de décriminalisation de la consommation de cannabis, avaient passé sans encombre au Conseil des Etats. Le médecin de Château-d'Œx n'a guère de doutes: les trafics du Val-de-Travers sont «la démonstration que la non-application de la loi a conditionné la réalité mise aujourd'hui en avant par les partisans de la dépénalisation pour légitimer le projet».

Mais le camp favorable à la légalisation considère, lui aussi, que l'affaire neuchâteloise «peut servir notre cause», comme l'explique la Verte vaudoise Anne-Catherine Menétrey-Savary, porte-drapeau de la décriminalisation de la «fumette». «Cette affaire montre bien la situation chaotique dans laquelle on se trouve, et dont une petite bande a profité pour faire du fric.» Le statu quo n'est donc pas tenable, mais la conseillère nationale ne cache pas sa perplexité et voit trop bien comment ses adversaires vont se servir de cet exemple. «On n'avance pas, on bute toujours sur les mêmes obstacles.» Le projet, elle en est convaincue, apporterait des améliorations sensibles. Rappelons qu'il permettrait de tolérer les producteurs et les vendeurs si ceux-ci acceptent des conditions très strictes: limitation du taux de substance active (THC), pas de vente aux mineurs, pas de trafic, etc.

«Je concède volontiers qu'il est idiot de déclencher des poursuites pénales pour chaque bouffée de «H», rétorque Yves Guisan. Je veux bien qu'on fiche la paix aux consommateurs» – ce qui correspond d'ailleurs à la pratique suivie aujourd'hui même par des cantons, comme Neuchâtel, très attachés pourtant au maintien de l'interdit légal. «Mais si l'on pense que la consommation de cannabis n'est pas une bonne chose, il faut interdire la production et la distribution.» Réglementer une production qui s'est peu à peu imposée comme une réalité? «Foutaises, fulmine Yves Guisan: il faudra une batterie d'inspecteurs, et il y aura toujours des petits malins pour alimenter le marché noir et ne pas payer la taxe.»

Pareille position a valu aux radicaux romands, à l'intérieur de leur groupe parlementaire majoritairement favorable au projet, de furieuses remontrances, fait comprendre Yves Guisan. Le sort du projet pourrait se jouer, il est vrai, à quelques voix près. Et la présence, désormais, des élus libéraux dans le même groupe que les radicaux, ne renforce pas, au centre droit, les chances du projet.

Déjà, certains socialistes neuchâtelois se profilent comme les artisans d'un compromis possible, même s'il paraît à ce stade particulièrement ténu. Ainsi, Didier Berberat s'apprête à voter l'entrée en matière – appuyée par l'ensemble de la gauche – mais, si ce préliminaire est franchi, à refuser la dépénalisation pure et simple de la consommation de «H» lors de l'examen des dispositions de la loi, contrairement à la position très largement majoritaire du groupe socialiste. Au Conseil des Etats, Jean Studer avait défendu un point de vue semblable. Le PS neuchâtelois compte, on le sait, quelques personnalités hostiles à la dépénalisation. La conseillère d'Etat Monika Dusong, à la tête de la Santé et de la Sécurité cantonale, le martèle depuis plusieurs années. Didier Berberat – municipal de l'Instruction publique à La Chaux-de-Fonds – pense, lui aussi, que la dépénalisation serait «un mauvais signal». Ne pas entrer en matière manquerait pourtant «de courage».

Et si c'est non le 14 juin? Anne-Catherine Menétrey-Savary y a déjà pensé: «Il faudra lancer une initiative parlementaire pour reprendre les éléments non contestés du projet: prévention, thérapie, programmes de prescription d'héroïne.»