Médias

L’affaire Claas Relotius embarrasse la «Weltwoche»

Entre 2012 et 2016, l’hebdomadaire alémanique a publié 28 textes du reporter faussaire allemand. Suite à un fact-checking sévère de la «SonntagsZeitung», le rédacteur en chef Roger Köppel annonce une procédure de vérification

Vingt-sept interviews et un reportage. Selon la banque de données des médias suisses, l’hebdomadaire alémanique Die Weltwoche a publié entre 2012 et 2016 un total de 28 articles signés Claas Relotius, ce journaliste allemand, star du Spiegel, qui a reconnu avoir falsifié plusieurs de ses textes. C’est bien plus que la NZZ am Sonntag (six reportages entre 2012 et 2014) ou que le magazine Reportagen (cinq papiers entre 2013 et 2016), les deux autres titres helvétiques à avoir acheté et fait paraître le travail du faussaire.

Lire aussi: La vérité sur l’affaire Claas Relotius au «Spiegel»

Mercredi, jour où le scandale a éclaté, le patron de la Weltwoche, Roger Köppel a joué la carte de la candeur embarrassée. «Je ne sais pas s’il y a eu quelque chose de frelaté dans les quelques articles – surtout des interviews – que nous avons publiés. Il n’y a jamais eu de plainte», a-t-il déclaré au site Persoenlich.com. Et l’UDC zurichois de renchérir à la demande de Bluewin. ch: «M. Relotius était un journaliste libre et ne travaille plus pour notre journal depuis longtemps. […] Il bénéficie de la présomption d’innocence. En ce qui me concerne, je n’ai rien à redire sur les articles qu’il a écrits pour la Weltwoche.» On était bien loin du tweet solennel de Luzi Bernet, patron de la NZZ am Sonntag, qui a tout de suite promis de vérifier tous les récits parus.

A l’épreuve des faits

Dimanche, la SonntagsZeitung a dénoncé le manque de transparence de Roger Köppel en se penchant sur quelques-uns des articles parus dans la Weltwoche. Erreurs géographiques et personnages introuvables dans un reportage consacré à la déroute démocrate en Ohio à la veille de la réélection de Barack Obama, interview inventée de David Cronenberg à Cannes ou encore interview douteuse de Werner Herzog: les falsifications présumées de Relotius donnent le vertige.

Il n’en fallait pas plus pour faire réagir Roger Köppel. Dimanche à 10h, on pouvait lire sur son compte Facebook: «La Weltwoche prend ce cas très au sérieux et vérifie les textes de Claas Relotius autant que faire se peut. Bien entendu, l’auteur mis en cause sera entendu.»

Il s’agit d’un cas isolé, même s’il est certain que les reporters comme Relotius exercent leur métier dans une zone grise, entre le journalisme et la littérature

Kurt Zimmermann, chroniqueur à la «Weltwoche»

Joint par téléphone quelques minutes après, le patron de presse précise que «le journal est fermé depuis mardi pour les fêtes de Noël. Cela va prendre un peu de temps pour tout vérifier, mais pour l’instant, nous n’avons rien trouvé de mensonger.» Et quid des recherches de la SonntagsZeitung? «Ce journal appartient au groupe Tamedia, notre concurrent. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin», a-t-il répondu, avant de répéter que le reporter allemand avait droit à la présomption d’innocence.

Le temps d’investiguer

Observateur du paysage médiatique suisse et chroniqueur à la Weltwoche, Kurt Zimmermann s’offusque également de l’article de la SonntagsZeitung. «C’est ridicule, on ne peut pas faire des vérifications sérieuses dans un délai aussi court. Nous devons faire comme Der Spiegel et prendre le temps d’investiguer. Cela va durer des semaines.»

Et quand on lui demande si la réputation de la Weltwoche est en danger, l’ancien rédacteur en chef de Schweizer Journalist est formel: «Non, pas du tout. Les gens comprennent les règles de notre industrie. La tragédie de ce secteur, c’est que les titres ambitieux cherchent des journalistes stars, qui ont été primés. On pense que c’est un gage de sérieux, et souvent ça l’est. Il ne faut pas tomber dans l’hystérie. Il s’agit d’un cas isolé, même s’il est certain que les reporters comme Relotius exercent leur métier dans une zone grise, entre le journalisme et la littérature. La tentation de séduire le lecteur peut s’avérer irrésistible.»

Récompense en Suisse

Conteur de talent, Claas Relotius avait été primé de nombreuses fois à l’international. En Suisse, le reporter avait reçu en 2013 le Prix médias pour jeunes journalistes décerné par l’Association suisse des journalistes catholiques (ASJC) pour son article «Die Bessere Welt» paru en juillet 2012 dans la NZZ am Sonntag. Pour l’instant, le journal dominical ne donne aucune indication quant à d’éventuelles falsifications ou manipulations concernant ce reportage.

«A l’époque, ni l’ASJC ni les membres du jury n’avaient évidemment la moindre raison d’avoir des doutes, d’autant plus que l’article avait été publié dans la NZZ, qui est un des journaux suisses les plus sérieux et les plus vénérables», expose Maurice Page, président de l’ASJC. «S’il s’avérait que ce reportage était effectivement bidonné, il est clair que notre association devrait lui retirer son prix», souligne-t-il.

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