Pierre Maudet fait un retour remarqué sur le devant de la scène. Dans un communiqué de presse très matinal, diffusé ce mercredi, le conseiller d’Etat annonce qu’il ne se risquera pas à chercher la récusation des procureurs jusqu’au Tribunal fédéral et qu’il préfère voir l’enquête sur de possibles avantages indus avancer rapidement. Par ailleurs, l’affaire rebondit médiatiquement avec un aspect périphérique assez inattendu. Selon l’émission Rundschau, qui sera diffusée ce soir sur la SRF, l’un des contributeurs au sondage commandé pour la campagne du ministre libéral-radical aurait été arrêté pour avoir trempé dans le braquage, en février 2018, d’un fourgon blindé à Chavornay.

Le roi de la combine

Sans être directement lié à la procédure visant à instruire les cadeaux reçus par Pierre Maudet, ce potentiel développement apporte une touche assez sombre à un tableau où le conseiller d’Etat apparaît déjà comme peu attentif aux hommes d’affaires qui gravitent autour de lui et à leurs relations parfois embarrassantes. Le présumé complice de l’attaque du transporteur de fonds (un butin d’une dizaine de millions de francs et moult interpellations en Suisse et en France) – que la SRF dit impliqué comme informateur privilégié de gangs lyonnais – fait assurément partie de ces amis d’amis plutôt louches, qui font mauvais genre dans l’entourage même très éloigné d’un ministre en exercice.

Officiellement actif dans la rénovation et la location de voitures, officieusement roi de la combine, S. est le fameux dénonciateur qui avait écrit au Ministère public pour évoquer l’ouverture accélérée de l’établissement L’Escobar (dont il a été l’éphémère gérant) et d’autres choses encore. Lors de son audition par le procureur, ce témoin a admis avoir exagéré certains points (par exemple, la salle de bains offerte au chef de cabinet Patrick Baud-Lavigne). Par contre, S. a bien confirmé avoir versé 5000 francs à la société Renovis en guise de soutien à la campagne. Le directeur de ladite société, Antoine Daher, ami du ministre et compagnon du voyage à Abu Dhabi, ne conteste pas ce point. Il cherchait à réunir 34 000 francs pour le fameux sondage après avoir été lui-même sollicité par le bras droit de Pierre Maudet.

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«Hypothèses fantaisistes»

Alors, comme le suggère déjà SRF, l’argent de la pègre a-t-il servi à alimenter les campagnes du conseiller d’Etat? «M. Maudet ignore tout de ce personnage, dont il ne se rappelle pas avoir jamais entendu parler avant l’ouverture de la procédure pénale. En l’état actuel de l’enquête, les hypothèses fantaisistes avancées par la presse du jour relèvent du pur sensationnalisme», réagissent Mes Grégoire Mangeat et Fanny Margairaz, les avocats du ministre.

Les liens de S. avec le grand banditisme, instruits par le parquet du Nord vaudois (nous n’avons pas pu joindre la procureure chargée du dossier pour obtenir confirmation), ne vont sans doute pas passionner les procureurs genevois chargés de l’affaire Maudet. Par contre, le sondage et L’Escobar font partie des désormais multiples volets de la procédure (avec la fastueuse escapade d’Abu Dhabi et la générosité du groupe hôtelier Manotel).

L’ombre de L’Escobar

Rappelons que pour L’Escobar, établissement de la rue des Grottes niché dans un immeuble appartenant à la société Capvest de Magid Khoury, autre participant aux agapes d’Abu Dhabi, le ministre est poursuivi pour avoir accepté un «petit» dîner d’anniversaire d’une valeur de 4000 francs, lequel a tout d’abord été intégralement réglé par Antoine Daher. Une facture de 2800 francs, établie en faveur d’un autre restaurant, a été adressée plus tard au couple Maudet, sur son insistance.

Dans ce même volet de L’Escobar, Patrick Baud-Lavigne et Raoul Schrumpf, le directeur désormais suspendu du Service de police du commerce, sont prévenus d’abus d’autorité pour avoir permis l’ouverture de cet établissement malgré un dossier incomplet. Le second dit avoir obéi au premier en étant convaincu que l’instruction émanait forcément de Pierre Maudet. Ce dernier conteste être intervenu dans cette facilitation et son chef de cabinet ne se rappelle pas grand-chose. Ce qui a fait dire à Raoul Schrumpf, lors de son audition révélée le 20 janvier dernier par Le Temps: «J’en veux à Pierre Maudet et à Patrick Baud-Lavigne. Il était difficile pour moi d’entendre ce dernier dire qu’il ne se souvenait pas de l’ordre donné. J’ai reçu très peu de soutien et je pense que, s’agissant de ces deux messieurs, à un moment donné, il faudrait assumer.»

«Pas innocente»

Cette enquête va pouvoir reprendre. Sa demande de récusation des procureurs ayant été rejetée, Pierre Maudet a décidé de ne pas recourir au Tribunal fédéral. Les chances de succès étaient assez minces. Le conseiller d’Etat, soucieux de ne pas donner l’impression d’utiliser des moyens dilatoires, invoque plutôt son vœu de voir la procédure se terminer au plus vite. Il reste convaincu que la communication au Conseil d’Etat d’extraits de procès-verbaux «était une violation grave du secret de l’instruction», et que cette violation, intervenue peu avant l’assemblée générale du PLR, «n’était certainement pas innocente». Pas innocente, mais légale et impartiale, a tranché, désormais définitivement, la cour cantonale.

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