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L’«affaire» Monnard, pour masquer les intrigues de La Chaux-de-Fonds

Le procureur général neuchâtelois a blanchi l’ex-conseiller communal Pierre-André Monnard des accusations de gestion déloyale et de mensonges. Requinqué, l’édile contraint à la démission refuse d’être un bouc émissaire

Monnard, sa vérité

Le procureur général neuchâtelois a blanchi l’ex-conseiller communal de La Chaux-de-Fonds des accusations de gestion déloyale et de mensonges. Requinqué, l’édile contraint à la démission refuse d’être un bouc émissaire

L’information a fait peu de bruit. Le 19 août 2015, le procureur général du canton de Neuchâtel, Pierre Aubert, a lancé un pavé dans la mare chaux-de-fonnière. Il a non seulement lavé des soupçons de gestion déloyale et de mensonges l’ancien conseiller communal Pierre-André Monnard que toute la ville avait accusé d’être seul responsable de la débâcle financière, mais il donne du crédit à sa version des faits, balayée jusque-là sans nuances par les autorités locales.

Aujourd’hui apaisé, Pierre-André Monnard, qui n’a pas varié dans ses explications «désormais validées par le procureur», souligne-t-il, refuse d’être le bouc émissaire d’une «affaire» qui porte son nom. Il assume sa part de responsabilité mais dénonce un lynchage politique et médiatique «disproportionné. Cela a arrangé tout le monde de me traiter de menteur, de dissimulateur, d’incompétent, de trouillard…»

A 58 ans, Pierre-André Monnard a démissionné de l’exécutif de La Chaux-de-Fonds le 4 avril 2015. Il est encore conseiller national jusqu’à fin novembre, avant de quitter l’arène politique, dans laquelle il est entré presque malgré lui. C’est lui, conseillé par le communicant Marc Comina et fort d’une décision de justice, qui a souhaité livrer sa vérité.

Le comptable n’aurait jamais dû faire les gros titres. Discret conseiller général libéral à La Chaux-de-Fonds, il accepte d’être en liste pour le Conseil communal (exécutif) en avril 2008. Il termine au troisième rang et le Parti libéral n’obtient qu’un siège. Le soir de l’élection, on l’appelle pour l’introniser «ministre» chaux-de-fonnier, car le premier de liste, Frédéric Hainard, et le deuxième, Laurent Iff, refusent leur élection.

La majorité chaux-de-fonnière de gauche lui confie le dicastère des Finances. Le grand argentier Monnard livre des comptes positifs de 2008 à 2013. Il est réélu en 2012. Président d’exécutif, il est au front lors de la crise avec l’UDC Jean-Charles Legrix. Qui ne pardonnera pas à l’édile PLR d’avoir joué le jeu de la majorité de gauche.

L’affaire Legrix a pu précipiter une affaire Monnard qui éclate au grand jour le 20 février 2015. L’exécutif de La Chaux-de-Fonds annonce un trou inattendu de 14 millions dans les recettes fiscales. Le PLR, parti de Pierre-André Monnard, informé de la situation deux jours avant avec la commission financière du législatif local, réagit instantanément. «Le président Christophe Ummel est venu me voir le 19 février, me pressant de démissionner», explique Pierre-André Monnard, convoqué par texto à 6h30 le lendemain au cabinet du docteur Moser devant les pontes de son parti, lui enjoignant de prendre ses cliques et ses claques. «Ce que je retiens de cette séance matinale: j’ai demandé deux semaines pour trouver la cause du trou financier, on ne me les a pas accordées. Et j’ai entendu celle qui devait me succéder [Sylvia Morel, ndlr] me dire qu’elle avait déjà demandé un congé sabbatique.»

Le 25 février, ses quatre collègues de l’exécutif prennent publiquement leurs distances. Pierre-André Monnard se sent trahi. Cette date marque son départ en congé maladie. Il ne retournera pas à son poste. Il aura beau trouver ensuite pourquoi les recettes fiscales ne correspondent pas aux prévisions, demander à l’exécutif de faire face collégialement pour régler les dysfonctionnements, il ne recevra que des fins de non-recevoir. Jusqu’aux médiateurs du PLR cantonal, flanqués de la vice-présidente du parti suisse, Isabelle Moret, qui avaient convoqué Pierre-André Monnard le 31 mars. Il a répété qu’il ne portait qu’une part de responsabilité. Les libéraux-radicaux de La Chaux-de-Fonds ont rétorqué qu’il était coupable de tout. «Il faut que tu démissionnes et si, dans six mois, on constate que tu as raison, on s’excusera», déclarait alors le président Ummel – «qui ne s’est toujours pas excusé», constate Pierre-André Monnard. Le lendemain, Vendredi-Saint, «pour préserver ma santé, j’ai décidé de démissionner», dit froidement l’ancien patron politique des Finances de la troisième ville de Suisse romande.

Dans tous les esprits, à partir du 18 février, le retrait d’un édile isolé et emprunté, rendu unique responsable d’une situation financière calamiteuse, est inéluctable. Même si personne ne l’a saisi d’une plainte, le procureur général, Pierre Aubert, a estimé nécessaire de faire la lumière sur ce qui pouvait s’apparenter à de la gestion déloyale. Pierre-André Monnard avait-il sciemment caché des informations? Au procureur comme à ceux qui ne l’écoutaient plus, Pierre-André Monnard a certifié qu’il n’a pris connaissance du «déficit surprise» que le 5 février. «C’était en arrivant à mon bureau. A 8h02, j’ai immédiatement informé mes collègues.»

En août 2014, pourtant, Pierre-André Monnard avait vu la note de son Service financier, dont tout le monde a prétendu après coup qu’elle constituait l’alerte rouge de la dégradation financière. Mais il ne s’en alarme pas, car il adapte les chiffres au nouveau taux de répartition de l’impôt entre canton et communes, et estime que les montants budgétés seront atteints. Son expérience lui montre que, entre les prévisions prudentes de ses services et le résultat de fin d’année, la manne fiscale est supérieure et correspond à ses propres prévisions.

C’est là que se situe le malentendu de l’affaire Monnard. La vox populi et politique a décrété que, forcément, le conseiller communal ne pouvait pas ne pas avoir vu qu’il y aurait un gros problème. Aux yeux de tous, il n’est qu’un menteur et un dissimulateur, définitivement disqualifié.

Le procureur Aubert, sans se transformer «en autorité de surveillance du pouvoir politique», écrit-il, déplorant tout de même la «mauvaise communication» entre le chef du dicastère et le Service financier, rompt cette approche unilatérale défavorable à Pierre-André Monnard. Il l’absout pénalement et rend, de fait, sa version crédible.

Le 5 février 2015, Pierre-André Monnard pense d’abord à une erreur dans la comptabilisation des impôts. Il va voir le chef du Service cantonal des contributions et y apprend une première cause du trou de 14 millions: deux entreprises horlogères ont payé moins d’impôts que prévu, soit un manque à gagner de 4,7 millions. Une perte probable de 2,2 millions lui avait été annoncée en automne 2014, information qu’il avait relayée auprès du Conseil communal.

Il reste une dizaine de millions d’écart non expliqués. Des jours durant, avec le chef du Service financier, René Barbezat, Pierre-André Monnard cherche, sans trouver. Pour le Service financier, la cause est simple: les entreprises ont payé moins d’impôts que prévu par un chef politique des Finances qui n’a pas tenu compte des alertes lancées.

Obstiné et persuadé que quelque chose cloche, le comptable Monnard décortique les rapports financiers et découvre une succession d’erreurs. La première lui est imputable: au budget 2014, il a comptabilisé une seconde fois l’impôt sur la fortune, déjà intégré à l’impôt des personnes physiques. C’est 6 millions.

Pendant son congé maladie, il découvre que La Chaux-de-Fonds n’a pas un problème de rentrées fiscales (sinon pour deux entreprises), mais un souci méthodologique d’estimation des recettes. Il constate que le Service financier a mélangé les taux de redistribution de l’Etat, qui ont justement changé en 2014.

Dans la note de juillet 2014, brandie comme preuve de son irresponsabilité, c’est bien le nouveau taux de 77 qui a été utilisé pour estimer les rentrées fiscales, mais la légende mentionne l’ancien taux de 70. Il met aussi le doigt sur d’autres «chiffres complètement fantaisistes, utilisés semble-t-il pour rendre cohérentes les prévisions entre elles».

Le 5 mars, Pierre-André Monnard a démêlé l’écheveau. Bien que rejeté par tous, il remet ses découvertes à la présidence de la ville. Ses thèses sont transmises au service et au contrôle des finances, qui les démontent de manière cinglante, avec le présupposé que Pierre-André Monnard n’en a toujours fait qu’à sa tête, qu’il a utilisé de mauvais tableaux pour faire ses estimations ou qu’il a laissé la ville engager de nombreux nouveaux collaborateurs.

Le classement de la procédure pénale par le procureur général, qui a alloué une indemnité de près de 4000 francs à Pierre-André Monnard pour régler ses frais d’avocat, jette un regard nouveau sur l’«affaire Monnard». «Il n’y a pas d’affaire Monnard, constate le principal intéressé. C’est La Chaux-de-Fonds qui a rencontré un problème technique ponctuel au Service financier, sur lequel toute la lumière n’a pas encore été faite.»

L’homme est aujourd’hui persuadé que le petit monde politique chaux-de-fonnier, pour diverses raisons, a «profité» du trou financier pour faire du «ministre des Finances» le bouc émissaire idéal. «Pourquoi aurais-je caché un problème que je me suis ensuite démené seul pour élucider? J’étais à l’exécutif depuis sept ans, j’avais l’intention de briguer un troisième mandat en 2016, j’étais entré au Conseil national, il était inconcevable que je fasse l’autruche.»

Le collégial Pierre-André Monnard est surtout frappé par la distance prise par ses collègues de l’exécutif «avant que les preuves aient été fournies». Et de revenir sur ces «intérêts convergents à me charger et à me voir partir»: pour le PLR chaux-de-fonnier, il était enfin temps de permettre à Sylvia Morel d’entrer au Conseil communal; pour l’exécutif, imputer l’entière responsabilité de la débâcle financière à Pierre-André Monnard, c’était se dédouaner de la situation délicate dans laquelle se trouve La Chaux-de-Fonds, déjà ébranlée par l’affaire Legrix en 2013. L’imminence des élections locales au printemps 2016 a fait du grand argentier un unique coupable qui arrangeait tout le monde.

Blanchi par le procureur, Pierre-André Monnard en appelle à sa réhabilitation. «Pas politique puisque je suis parti pour préserver ma santé, mais humaine.» Il demande que l’audit du Service financier qu’il a appelé de ses vœux se réalise et qu’on reconnaisse désormais – à l’exception de la double comptabilisation budgétaire de l’impôt sur la fortune – qu’il n’a pas commis de faute. Ni pénale ni politique.

Il quittera l’espace politique au terme de son mandat de conseiller national, ayant renoncé à briguer un nouveau mandat. Que fera-t-il? «Je ne pars pas en retraite, soyez-en sûr. La suite? C’est juste ma vie.»

«Pourquoi aurais-je caché un problème que je me suis ensuite démené seul pour élucider?»

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