Presque une décennie après les faits, brutaux, la terrible question demeure: mais qu’est-il arrivé au petit Luca le 7 janvier 2002 à Veysonnaz (VS)? Luca, cet enfant alors âgé de 7 ans, retrouvé couché dans la neige à deux pas de sa maison, complètement nu, le corps zébré de traces et en état d’hypothermie grave, dans le coma. Après quatre mois, il s’était réveillé. Aveugle et tétraplégique. Thèse de la police, alors plus rapide que son ombre: c’est Rocky, son propre chien, qui l’aurait attaqué lors d’une promenade. Mais selon les experts, il «n’était ni agressif ni dangereux» et «a été euthanasié dans des circonstances assez troubles. L’arme du crime ayant disparu, l’enquête pouvait donc se clore», ironise le site «L’1Dex, pour un Valais critique et libertaire», qui décortique minutieusement l’enquête et pointe les manquements de la justice.

Depuis, le doute s’est installé, vigoureux. Zone d’ombre, l’excellent magazine de la TSR qui revient régulièrement sur des faits divers non complètement élucidés, s’était procuré le dossier d’instruction: près de 2000 pages de rapports et d’expertises qui avaient conduit la justice valaisanne à classer l’affaire en mars 2004. Pour elle aussi, le coupable, c’était le chien. Mais à la lecture de ces documents, les journalistes télé avaient découvert que le juge n’avait pas tenu compte des doutes émis par certains experts. Depuis, la famille de Luca vit en Italie. Et se bat. Notamment son père, qui veut la vérité et l’exprime sans fard sur le site TicinOnline, comme s’il voulait faire «le joint» entre l’Italie et la Suisse. «Un jour, je veux pouvoir dire à mon fils Luca que j’ai tout essayé pour lui», ajoute-t-il dans la Tribune de Genève. «Même si je n’ai pas réussi. J’ai vraiment tout essayé. Je lui dois ça.»

Car en 2005, l’affaire a basculé. Et piétiné encore cinq ans, jusqu’au 13 octobre 2010, lorsqu’une pétition munie de 9300 signatures est déposée au Ministère public valaisan à Sion, qui demande la réouverture du dossier. Elle vient compléter une lettre adressée à l’Office du juge d’instruction cantonal par les parents de la victime, lettre accompagnée d’un dessin d’enfant qui change tout. Celui-ci a été réalisé par le petit frère de Luca, âgé de 7 ans en 2005. Exécuté à l’école sur le thème imposé de la peur, il montre «Luca en train de se faire taper par des grands». Stupeur. Pour le père de Luca, il n’y a aucun doute: le dessin retrace les événements du drame tels qu’ils se sont déroulés. Et selon un neuropédiatre genevois, le petit frère de Luca «n’a pas pu dessiner aussi bien une scène et la relater sans l’avoir vécue lui-même». Repose en paix, Rocky.

Puis, il y a deux mois, après des années de procédure, le 24 octobre 2011, les parents de Luca obtiennent gain de cause devant le Tribunal fédéral: ils pourront faire appel à un expert italophone pour analyser le fameux dessin. C’est alors que la puissante RAI Uno, en Italie, s’empare de l’affaire dès la mi-novembre, via une de ses émissions phares de l’après-midi, censée arracher des larmes aux ménagères de la Péninsule: La Vita in diretta. Et quand un talk-show si typique de la télévision transalpine s’empare d’un tel sujet, il ne le lâche plus. Le quotidien vaudois 24 heures explique que «pour la troisième fois en un peu plus d’un mois», l’émission «relaie la pression exercée par l’Italie ces dernières semaines sur la justice helvétique», rapporte aussi Le Matin de Lausanne.

Car l’Italie ne croit pas à la thèse officielle. Pour elle, le chien est un bouc émissaire. C’est avec les grands moyens qu’elle le martèle, en convoquant la sulfureuse Alessandra Mussolini, petite-fille du Duce et présidente de la Commission bicamérale de l’enfance. Dans l’émission, elle a ainsi accusé mercredi soir «la justice suisse de couvrir «depuis des années des délinquants» et de ne pas avoir écouté attentivement ni Luca ni son frère. La présidente a également demandé à l’avocat de la famille un ensemble de documents qu’il a fallu traduire dans l’urgence en italien, via l’ambassade de l’Italie en Suisse.»

«D’autres intervenants ont enfoncé le clou sur la RAI […]. Le détective privé Fred Reichenbach», de la Fondation Luca, qui connaît ce dossier sur le bout du doigt, «et le président de l’Académie des sciences forensiques, Luciano Garofano, ont parlé d’enquête «bâclée» et de «dérapages scandaleux de la justice suisse condamnables pénalement». Voilà qui n’est pas rien. Mais «ces accusations n’ébranlent pas le moins du monde la magistrature valaisanne, indique encore le quotidien populaire, citant le procureur général, Jean-Pierre Gross. Celui-ci assure que «si les Italiens apportent des faits nouveaux», il les écoutera volontiers.»

«La pression exercée par l’Italie est d’autant plus grande que le temps presse: les faits seront prescrits en février prochain. La RAI a ainsi programmé d’autres émissions sur le sujet ces prochaines semaines, dont une en direct de Veysonnaz», alors que «des expertises, réalisées par des médecins psychologues», explique toujours Le Matin, vont commencer aujourd’hui sur Luca et son frère cadet. D’autres actions sont également engagées, notamment par l’ambassade d’Italie en Suisse et par le Ministère italien des affaires étrangères. On évoque une requête de commission rogatoire internationale. Enfin, un juge italien pourrait lancer une demande officielle de collaboration sur l’enquête. Mais «à l’Office fédéral de la justice, on ignore encore tout de cette affaire».

Pour sa part, le directeur du journal catholique italien L’Avvenire, Marco Tarquinio, estime dans Le Nouvelliste que «toutes les conditions sont réunies pour rouvrir le dossier. Il demande que tous les moyens scientifiques d’investigation actuels soient coordonnés pour trouver la vérité. Dans ce but, le journaliste propose la création d’un pool d’experts italiens (médecin légiste, psychologue, expert en traces), afin de démontrer que l’agresseur n’était pas le chien.» Et le quotidien valaisan d’écrire, dans un autre article: «On aurait pu croire que la crise économique européenne accaparait complètement le gouvernement italien de Mario Monti. Or la nouvelle équipe dirigeante a trouvé le temps de se pencher sur le dossier Luca.»

Une conscience est donc née. Le site italien Altre Notizie remercie d’ailleurs le Corriere della sera d’avoir porté à la connaissance du public cette affaire qui scandalise toute la Péninsule – jusqu’au Blitz Quotidiano de Bari – parce qu’elle exhale des remugles de racisme ordinaire contre un «rital» en Valais et qu’elle suscite un soupçon de bizutage qui a très mal tourné pour le petit Luca. Cela «jette une lumière crue sur la justice cantonale valaisanne», estime la Basler Zeitung. Dont le blog (Projekt) sinnfrei tente de démonter les mécanismes qu’il juge simplistes dans ce cas de figure qui n’a sans doute pas fini de faire parler de lui.