«On n'a pas le téléphone, ça vous pouvez l'écrire. Ici le Natel ne marche pas, mais personne ne s'en soucie. Serions-nous les habitants d'un pays oublié?» L'hiver, Thérèse et Léonard Pasquier sont paysans en plaine, à Maules. Mais l'été, depuis vingt-cinq ans, ils sont à la montagne. Une vie itinérante, cinq mois loin de la maison. Avant le Jeu de Quilles, où ils sont actuellement, ils ont passé 29 jours au Festuz Devant, leur plus haut alpage, à 1600 mètres, que l'on dessert avec un câble. Avant de retrouver leur ferme, ils feront encore un passage aux Gîtes, près de Charmey.

Le Jeu de Quilles, avec sa collection de sonnailles à l'extérieur, est l'un des chalets les plus anciens et les plus connus du Gros Mont, ce vallon situé aux confins du Pays d'Enhaut et de la Gruyère. Cet alpage a même sa petite chapelle, qui domine du haut d'une colline le paysage, verdoyante oasis au pied des parois de roche. Tout de Vanil Noir est une réserve, placée sous la vigilance pointilleuse de Pro Natura.

«On se pose beaucoup de questions»

Le chaudron de cuivre dans lequel l'on fait le gruyère tous les matins, selon un rituel qui ne semble guère avoir changé, donne le seul éclat lumineux dans cet intérieur sombre et rudimentaire. «Le jour où le courant passera sur le Gros Mont, on sera les premiers à installer la traite directe», lance la fermière Thérèse Pasquier.

Est-ce qu'il y aura encore des fromageries de montagne dans quelques années? «On se pose beaucoup de questions. Comment les alpages arriveront-ils à suivre l'évolution en plaine où l'on ne pense qu'à regrouper? En bas déjà, beaucoup ont abandonné la vache laitière, trop astreignante. Ici, il ne reste vraiment que ceux qui aiment ça.»

Parmi ceux qui aiment ca, il y a l'autre fromagerie du coin, à quelque 500 mètres. Si le Jeu de Quilles fait du gruyère, La Verda fabrique de l'Etivaz, 6500 kilos par saison. Les Turrian sont agriculteurs à Flendruz, côté vaudois. Ils passent les trois mois d'été à l'alpage, avec Jorge et Anabel Matias, un couple de Portugais qui viennent fidèlement au chalet depuis des années et qui ont une toute petite fille.

Les deux couples partagent le travail et la maison. «C'est une grande famille, il n'y pas de patron et pas d'ouvrier», assure Anabel Matias. Les difficultés de la branche sont perceptibles. Son mari se souvient: lors de sa première saison, il y a quinze ans, le fromage était payé 14 francs le kilo, maintenant ce n'est plus que neuf.

De longues journées

Entre les deux fromageries, il y a le chalet du Sori, qui appartient depuis 1905 au syndicat d'alpage de Chesalles-sur-Oron. Là, pas de fromage. L'exploitant, bûcheron le reste de l'année, élève génisses et vaches allaitantes, diversification nouvelle sur l'alpage. Cent trente bêtes sur six pâturages. Au Gros Mont, certaines paissent à près de 2000 mètres. Ce jour-là, il a fallu faire venir l'hélicoptère pour redescendre une vache, blessée, et deux veaux nouvellement nés.

Sur l'alpage, les journées sont longues. «Quand tout est rangé, c'est déjà presque dix heures. On n'a pas la télévision, on parle un peu, on lit volontiers le journal, mais il reste très peu de temps pour se faire des visites.»