La crise du Covid-19 laissera des traces. En particulier pour les franges les plus vulnérables de la population: jeunes adultes, familles monoparentales, personnes sans formation professionnelle reconnue, ou encore travailleurs indépendants. Les prévisions de la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) sont, de fait, inquiétantes. Selon son dernier rapport, une augmentation de 21% des bénéficiaires de l’aide sociale est à prévoir ces deux prochaines années, pour un coût d’environ 821 millions de francs.

Face à l’urgence, la CSIAS exhorte le Conseil fédéral à maintenir les mesures de soutien octroyées (chômage, RHT, APG et autres indemnités) jusqu’à la fin de la pandémie, au risque de surcharger, encore davantage, le filet social. Afin d’anticiper la hausse à venir des besoins en aide sociale dans les cantons, la CSIAS demande par ailleurs à la Confédération de mettre rapidement en place des mécanismes de partage des charges efficaces entre les communes.

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Des défis à la hauteur de l’année écoulée. «On peine à se souvenir qu’il y a encore dix mois, la croissance économique était très favorable en Suisse, avec un taux de chômage bas et une légère baisse des bénéficiaires de l’aide sociale», note, en préambule, Elisabeth Baume-Schneider, vice-présidente de la CSIAS et conseillère aux Etats neuchâteloise. A partir du mois de mars, l’arrivée de la pandémie a fait place à la «sidération», avec une nette augmentation des demandes. Si le nombre de bénéficiaires s’est depuis stabilisé au niveau suisse, de fortes disparités apparaissent selon les régions.

Lucerne et Genève particulièrement touchés

La ville de Lucerne et le canton de Genève enregistrent notamment une hausse significative de leurs bénéficiaires, +9,4% entre 2019 et 2020 à Genève, +8% à Lucerne. Une tendance qui s’explique notamment, selon la CSIAS, par une forte dépendance au tourisme orienté vers une clientèle étrangère, secteur en berne depuis le début de la crise. «Parallèlement aux nouvelles demandes, le nombre de sorties a quant à lui baissé, vu la difficulté de retrouver un emploi, souligne Yasmine Praz Dessimoz, directrice de l’action sociale à l’Hospice général à Genève. Par ailleurs, on ne verra qu’à moyen terme si les personnes qui ont quitté l’aide sociale en fin d’année 2020 sont parvenues à conserver leur emploi.»

L’année 2020 a exacerbé des situations sociales complexes que nous connaissions déjà

Yasmine Praz Dessimoz, directrice de l’action sociale à l’Hospice général de Genève

A Genève, l’accès à l’aide sociale a par ailleurs été facilité pour les indépendants durant la crise. Cette population représente 16% des nouveaux dossiers traités par l’Hospice général cette année contre 4% en 2019. Parmi les secteurs les plus touchés: l’esthétique, les transports, le soin à la personne ou encore l’hôtellerie-restauration. «L’année 2020 a exacerbé des situations sociales complexes que nous connaissions déjà, résume Yasmine Praz Dessimoz: la difficulté à conserver son logement ou encore des problématiques de santé psychique, notamment.»

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Les permis B parfois mal informés

Directeur du Centre social protestant Genève (CSP), Alain Bolle constate lui aussi une augmentation de la précarité. A travers ses permanences ouvertes à tous, le CSP fait souvent office de premier sas d'orientation et dirige certaines personnes vers l’Hospice général. De fait, toutes n'y ont pas droit, à commencer par les travailleurs sans-papiers. «La situation des personnes au bénéfice d’un permis B, à qui certains assistants sociaux déconseillent encore de recourir à l’aide sociale, s’est révélée particulièrement problématique durant cette crise», note Alain Bolle. Le fait d’être à charge de l’Etat peut en effet représenter un handicap lors d’une demande de renouvellement de permis. Or, compte tenu de la crise, la Confédération et le canton ont pris des engagements particuliers. «Si la requête est liée à la crise, il n'y a aucune raison qu'elle soit refusée», note Alain Bolle.

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Autres difficultés pour les prétendants à l'aide sociale: un temps de réponse parfois trop long et une absence d'aide rétroactive. «Les personnes qui ont attendu avant de tirer la sonnette d'alarme ont aussi souvent accumulé des dettes qui seront très difficiles à éponger.»