Ils ne s’identifient pas au dépassement du capitalisme ni à la suppression de l’armée. Ils louent la responsabilité individuelle et la liberté entrepreneuriale tout en tenant à leurs racines de gauche. L’aile droite du Parti socialiste suisse s’organise. Mercredi après-midi à Berne, ses animateurs principaux – les conseillers aux Etats Pascale Bruderer (AG) et Daniel Jositsch (ZH) et la conseillère nationale Evi Allemann (BE) – ont présenté leurs intentions. Les «pragmatiques» comme ils se qualifient eux-mêmes veulent exister davantage au sein du PS.

Pas question toutefois de faire dissidence. Ces réformistes, qui ne comptent dans leurs rangs aucun Romand, se contentent pour l’heure de lancer une plateforme Internet en allemand uniquement (www.reform-sp.ch) afin de débattre de leurs idées avec les citoyens qui les partagent. Ils organiseront également un séminaire à Zurich au printemps pour définir des positions qui les réunit. «Nous n’avons aucune intention de quitter le parti mais aimerions renforcer cette aile à l’intérieur de notre formation, explique Pascale Bruderer. Nous avons le devoir et la responsabilité de nous coordonner pour être plus forts à l’avenir.»

L’économie comme détonateur

Le récent congrès de Thoune est le détonateur immédiat de ce mouvement. Le papier de position sur la démocratisation de l’économie adopté par les délégués a enflammé les frondeurs socialistes. Ils désespèrent de n’y voir aucune ligne consacrée aux défis du futur, notamment la numérisation de l’économie. Mais au fond, le malaise est né suite au Congrès de Lausanne en 2010. «Il y a une tendance depuis lors à tirer le parti toujours plus à gauche. Mais notre faute est de ne pas avoir essayé de prendre davantage d’influence», estime Daniel Jositsch.

Que changerait cette aile réformiste dans le programme du PS si elle était aux commandes? Incapables de désigner un objet concret, les animateurs du mouvement désignent avant tout un langage trop idéologique, trop abstrait. «Nous voulons faire de la Realpolitik, changer ce qui est possible», affirme Pascale Bruderer. «Notre créneau c’est la liberté et la responsabilité, poursuit Daniel Jositsch. Mais là où il y a des excès ou des besoins, l’Etat doit intervenir.» Responsable des finances de la ville de Winterthour, la socialiste Yvonne Beutler ajoute: «Ma politique, c’est le pragmatisme. Quand on a affaire à des voyageurs du djihad, on ne peut pas résoudre le problème en invoquant la paix dans le monde mais au moyen de mesures sécuritaires et répressives».

Réactions décontractées

Informée au préalable de la démarche de son aile droite, la direction du Parti socialiste réagit de manière décontractée. «C’est un grand progrès que ce groupe prenne le temps de s’engager à l’intérieur du parti, réagit le président du groupe parlementaire Roger Nordmann (PS/VD). Pendant longtemps, cette aile a eu tendance à se profiler à l’extérieur. A elle maintenant de venir avec des propositions concrètes.» La direction du PS a de quoi avoir le sourire: elle sort indemne de l’exercice, peu critiquée, et le parti ne court aucun risque de scission.

Même mieux: cette aile sociale-libérale pourrait se nicher au centre-gauche et attirer de nouveaux électeurs. Le PDC, qui tire sur la droite du centre avec son nouveau président Gerhard Pfister, est visé. Le Zougois se dit tranquille: «Ce n’est pas une concurrence. Le Parti socialiste suisse est l’un des PS les plus à gauche d’Europe et je ne le vois pas se repositionner au centre», affirme-t-il.

Quant à l’aile gauche et syndicaliste du Parti socialiste, elle peut laisser vivre l’aile libérale de sa famille sans craindre de perdre en influence. «C’est très bien que ce genre de courants s’organisent et fassent part de propositions concrètes, indique ainsi le conseiller national Mathias Reynard (PS/VS). Sur le long terme, je pense toutefois que c’est nous (ndlr: l’aile gauche du PS) qui gagnons. Les partis de gauche qui ont suivi un virage social-démocratique prennent ensuite des claques électorales.»

Calendrier personnel

Si la démarche volontariste de l’aile libérale du PS ne fait peur à personne, elle pourrait au final servir des intérêts personnels. Tant Pascale Bruderer que Daniel Jositsch font figure de potentiels candidats au Conseil fédéral. Evi Allemann est quant à elle pressentie pour le Conseil-exécutif bernois. Leur positionnement libéral les rend plus séduisant pour les partis de droite.

Les principaux concernés balaient le soupçon. Tout comme Roger Nordmann qui le juge ridicule. «Ce sont toujours les mêmes théories. Je trouve qu’ils prennent plutôt un risque en s’engageant à l’intérieur du parti.» Pourtant, le manifeste du Gurten, dans lequel la parlementaire Simonetta Sommaruga exposait les risques d’une forte migration au niveau de la cohésion sociale ne l’a-t-il pas aidé à accéder au pouvoir? «Pour être élu, il faut aussi être retenu par son parti généralement», indique Mathias Reynard.

Dans l’immédiat, le calendrier suivi par les dissidents vise sans doute la succession de Christian Levrat à la présidence du Parti socialiste. Sans pouvoir prétendre à la fonction suprême, l’aile réformiste du PS pourrait obtenir l’oreille du futur président à condition d’exister davantage.