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L’Aire, rivière genevoise réinventée

Le grand prix Schulthess des jardins récompense un ouvrage de grande échelle et de grand souffle. La revitalisation de la rivière genevoise et de sa plaine est réalisée par un groupement pluridisciplinaire. Les acteurs du projet se sont donné le temps de la négociation

Imaginez des troncs puissants surmontés d’un toit plat, pieds renforcés de plaques métalliques de couleur ostensiblement orange fichés dans une dalle de béton: c’est le couvert de Certoux, construit pour l’ombre et les pique-niques, non loin des courts de tennis. Devant, des arbres régulièrement plantés et l’herbe qui descend doucement vers la rivière. Imaginez le cours de l’Aire, plus bas: de grands blocs de pierres volontairement disposés pour tenir les berges; l’eau vivante, habitée d’une végétation foisonnante, bruissante d’insectes et de petites bêtes qui pointent du nez puis filent prestement.

A quelques pas de la rive d’en face, l’alignement infiniment étiré de serres translucides. Un paysage de belle campagne genevoise, tout de fraîcheur et de tranquillité, façonné par des millénaires d’occupation humaine, par le travail agricole et maraîcher, réaménagé depuis une dizaine d’années, de manière fine et attentive, dans le cadre de la revitalisation du réseau des rivières du canton.

Ouvrage d’une simplicité extrêmement élaborée, très remarqué des spécialistes du monde entier et étudié de près, la transformation de ce paysage marque un tournant de grande importance en termes de mentalités et de méthodes. Elle aurait pu passer inaperçue, comme il advient souvent d’évolutions étendues dans la durée, n’était le Prix Schulthess des jardins, décerné cette année aux auteurs de cette opération de très longue haleine. Prestigieuse, la distinction attribuée par Patrimoine suisse s’adresse à une équipe, le Groupement Superpositions, composé de Georges Descombes, architecte, de l’Atelier Descombes Rampini, de Léman-Eau (ZS ingénieurs civils et B+C ingénieurs) et de Biotec Biologique appliquée.

La réussite du projet de l’Aire tient en premier lieu à cette pluridisciplinarité voulue dès la rédaction du cahier des charges du concours, qui demandait d’associer les connaissances hydrauliques et techniques des ingénieurs à celles des biologistes, architectes et architectes paysagistes. Position novatrice, à l’opposé d’une approche exclusivement technique, spécialisée ou sectorielle, qui inscrit d’emblée la concertation au cœur du projet. Rendre vie à la rivière exige la conjugaison de différents savoirs au service d’une vision d’ensemble qui concerne toute la plaine.

A l’appui de ce vaste projet, la nécessité d’assurer la sécurité des personnes et des biens. En effet, l’Aire peut être sujette à des crues impressionnantes comme celles qui ont durement frappé le village de Lully. Mais il poursuit deux autres objectifs tout aussi essentiels, l’un environnemental, l’autre social: améliorer les conditions biologiques du cours d’eau et de son contexte, offrir à la population genevoise des espaces publics aménagés pour son plaisir et ses loisirs. De l’équilibre entre ces trois objectifs dépend la qualité du projet.

La réflexion engagée dès 2000, puis les études menées dès l’année suivante par le Groupement Superpositions, lauréat du concours, ont permis de lancer une première phase de travaux sur un tronçon pilote d’une surface modeste, laboratoire et lieu d’apprentissage décisif, entre le pont des Marais et celui du Centenaire. La deuxième phase, votée en 2006 et achevée en 2010, a permis la sécurisation complète de Lully ainsi que la création d’un nouveau lit pour la rivière sur un tronçon d’environ deux kilomètres.

La canalisation de l’Aire a été entreprise dès la seconde partie du XIXe siècle par Guillaume-Henri Dufour, ingénieur cantonal; de grands travaux de drainage ont été simultanément effectués. La plaine s’est changée en un vaste plateau agricole traversé par un canal rectiligne magnifiquement bordé de peupliers.

Cet ouvrage d’art majestueux, issu de l’intelligence des ingénieurs du passé, les actuels pilotes du projet de l’Aire, les architectes Georges Descombes et ses partenaires de l’Atelier Descombes Rampini, décident de ne pas le supprimer mais de l’intégrer à leur dispositif de réorganisation territoriale et paysagère.

Plutôt que d’effacer le canal, ils en conservent au contraire la trace et le «superposent» à la rivière en adaptant son usage. Il protégera la rivière des grosses pressions en cas d’eaux trop abondantes; il fera aussi office de seuil entre l’espace de promenade et les secteurs en voie de reconstitution. Son maintien contribuera à définir et clarifier le paysage: d’un côté l’agriculture, de l’autre les zones résidentielles.

Le talus du canal, moins encaissé à l’avenir, sera transformé en une succession de jardins. C’est un des aspects de la troisième phase du chantier, dont le crédit vient d’être voté par le Grand Conseil genevois. Ouvert en septembre prochain, il s’achèvera à la fin de 2014; la restauration du cours d’eau sera alors complétée et la sécurité en aval, notamment dans le secteur Praille-Acacias-Vernets (PAV), améliorée.

«Cette nouvelle étape de près de deux kilomètres de long, attendue avec impatience, constitue pour nous le cœur du projet. Nous verrons alors se dégager la belle perspective droite du canal, accompagnée du mouvement libre de la rivière, explique l’architecte Julien Descombes.» La beauté plastique du projet révélera alors toute sa force. C’est dans cette phase aussi que l’ouvrage, se rapprochant de la ville, se transformera en parc linéaire composé d’une séquence de prairies, d’une vaste pergola, de pelouses, de jardins d’eau insérés dans le canal auquel des rampes offriront désormais l’accès.

La suite des travaux relève pour l’heure de l’hypothèse. La quatrième phase permettra peut-être de traiter l’Aire en amont, jusqu’à la frontière française, à Saint-Julien et au-delà. Elle exigerait une coordination, voire une maîtrise de l’œuvre conjointe, franco-helvétique. La cinquième phase semble la plus hasardeuse puisqu’étroitement liée aux méandres du projet PAV. Il serait question de remettre à ciel ouvert l’Aire et la Drize actuellement enfouies dans ce secteur, les deux cours d’eau devant alors participer fortement à la définition de l’ossature du nouveau quartier.

Ces perspectives vertigineuses donnent la mesure de la difficulté d’un projet tel que celui de l’Aire et de sa plaine, nécessairement inscrit dans la longue durée. Une durée qu’imposent aussi la concertation et la négociation entre tous les interlocuteurs concernés. Rien n’aurait été possible, relève Julien Descombes, sans de longues tractations avec les milieux agricoles, assorties de concessions réciproques. A ce titre, la connaissance du terrain, des gens, la détermination et la persévérance d’Alexandre Wisard, directeur du Service genevois de renaturation des cours d’eau et biologiste spécialiste de l’eau, ont constitué des facteurs décisifs.

Mais aussi l’engagement politique: le canton de Genève figure parmi les premiers à avoir réalisé une carte complète de ses zones inondables et à avoir lancé un programme d’intervention pour l’ensemble de ses rivières, assorti d’une loi, votée en 1997, qui en prévoit le financement. En quinze ans, ces mesures ont produit leurs effets: des kilomètres de cours d’eau et de rives rendus à la vie, des zones humides et des plans d’eau restaurés, des hectares de réserves naturelles réhabilités. Deux grandes rivières canalisées et particulièrement dégradées, la Seymaz et l’Aire, retrouvent la liberté et renaissent.

Les nouvelles connaissances en géomorphologie fluviale et en écologie des rivières y contribuent. «Plutôt que l’idée traditionnelle selon laquelle la «stabilité» serait désirable en écologie, on reconnaît de plus en plus que la perturbation (y compris l’érosion des rives et la sédimentation) est non seulement inévitable dans de nombreux systèmes mais aussi essentielle à leur régénération», écrit G. Mathias Kondolf.

A propos de l’Aire, ce spécialiste américain en gestion environnementale des fleuves, qui préconise de restituer leur espace aux rivières, remarque: «Ici, aux abords d’une ville importante, les habitants sont conviés au bord de l’eau, non seulement pour célébrer le dynamisme de sa liberté retrouvée mais aussi pour qu’elle leur révèle un fragment d’histoire humaine à travers le canal, ouvrage d’art devenu lieu récréatif. La rivière devient alors une présence vitale pour la communauté.»

Jusqu’ici, le comité de sélection du Prix Schulthess n’avait jamais abordé la grande échelle. Il vient de franchir un seuil en distinguant ce projet unique en Suisse par son ampleur, sa complexité, son caractère expérimental, et en reconnaissant à cette vaste transformation territoriale le caractère d’une œuvre. Ce faisant, il souligne l’apport des architectes du paysage, au côté des autres professions, à de tels travaux. A noter que la récompense s’adresse à un projet romand, symptôme d’un intérêt alémanique tout récent à l’égard de la Suisse occidentale qui s’emploie à combler rapidement son retard en matière de grands travaux d’aménagement.

Approche globale, modestie formelle, intelligence sensible de l’environnement expliquent cette réussite. Reste que la régénération tranquille et efficace de toute une région surprend dans un canton en proie à des tensions et à des conflits récurrents qui affectent, depuis des décennies, son développement urbanistique. Le moindre poids des règlements, le moindre nombre d’interlocuteurs administratifs y sont sans doute pour quelque chose. Et la cause de la sécurité induit moins de résistances que les enjeux immobiliers.

A l’orée de la troisième phase, les résultats partiellement visibles sont probants: enfants s’ébattant sur les grands emmarchements qui conduisent à l’eau, promeneurs sous les peupliers, amoureux dans les bosquets: l’Aire, très accueillante en ce printemps, se trouve en plein épanouissement.

Le Prix Schulthess des jardins 2012 sera remis au Groupement Superpositions le 25 mai au cours d’une cérémonie sous le couvert de Certoux suivie d’une fête et de visites guidées. Rens. patrimoinesuisse.ch

Approche globale, modestie formelle, intelligence sensible de l’environnement expliquent la réussite

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