Une ligne fictive sépare deux univers. Sourires vissés aux lèvres, talons aiguilles, semelles compensées, piercings et fesses dénudées d'un côté. Poussettes, glaces, saucisses et parapluies de l'autre. Pour la sixième édition de la Lake Parade, qui s'est déroulée samedi à Genève et qui a attiré quelque 300 000 personnes, les aficionados de la techno, de la trance ou de la house n'ont pas déçu.

Sans complexes, dans une explosion de cris et de ferveur, ils se sont déhanchés, frottés au rythme du kitch et de la dérision. Une infirmière en porte-jarretelles et un play-boy SM ficelé de cuir ironisent: «Cela nous fait marrer une fois dans l'année de montrer notre postérieur et de remuer un peu les cœurs… Il faut en profiter, la fantaisie à Genève c'est rare.»

De la fantaisie, de la provocation et des couleurs comme en réclamaient les organisateurs, il y en a eu, certes, mais surtout aux abords des chars. De l'autre côté de cette ligne imaginaire, le centre de Genève semblait plutôt empesé, désaccordé avec l'atmosphère de fête. Un cortège de femmes voilées, de Japonais caméra à l'épaule, de familles emmitouflées dans leurs imperméables, poussettes et bambins chevillés au corps, ne cessait d'affluer vers les terrasses du quai Wilson.

«Ce qui différencie la Lake de la Street Parade de Zurich, explique Julien qui est venu de Mulhouse pour l'événement, c'est que cette fête est très familiale, les gens viennent prendre une bouffée d'air frais, faire un tour de manège et regarder les autres s'amuser.»

Arrimées aux quais de la Rade, dévisagées par les nuées de manèges, les love-mobiles peinent à se frayer un chemin. «Est-ce que Genève est toujours là?» hurle un haut-parleur. «Remuez-vous, bon Dieu! Rejoignez-nous!» Des trombes d'eau, des éclairs à déconcerter même les canards. Mais la parade avance. Comme des guêpes noyées au fond d'un verre de Coca, suant dans leur costume de vache, Julien, Cédric et Philippe s'agrippent au char One FM: «L'ivresse, ce sera pour plus tard; en attendant, on défile et on essaie de mettre de l'ambiance, mais c'est pas trop l'esprit. Les gens sont d'une docilité déconcertante!»

Il ne reste dès lors qu'une chose à faire. Attendre que minuit sonne pour voir de la vraie transe, du speed flirting et de la sensualité à fleur de peau.

Quelque 100 000 personnes, soit 15% de moins qu'en 2001, ont fait trembler les quatre scènes fixes des abords du lac et du Parc des Eaux-Vives avant de rejoindre d'autres temples de la danse (les afters) qui ont essaimé un peu partout dans Genève.

Patrice Suissa, coorganisateur de la Lake, évoque une nuit magique: «J'étais un peu amer au début en raison de la météo, mais la manifestation a été plus forte que la pluie. C'était beau de voir ça.»

Christophe, un habitué des raves, a la dent plus dure: «La fête avait tout de même un arrière-goût de guimauve. Le concert de David Guetta était aussi plat que sa musique, mais c'est tellement exceptionnel de s'amuser à Genève, gratuitement en plus, qu'on était heureux d'être là…»