Cette scène, l’autre jour, à la Coop City de Sion. Une dame, alléchée par un panier de framboises rose vif, scrute l’étiquette. Elle est estampillée: «Andalusia». Rédhibitoire. La barquette suspecte restera sur l’étal. Eceh (pour Escherichia coli entérohémorragique) a encore sévi. La production maraîchère espagnole souffre tout entière de la mauvaise publicité faite par la bactérie mortelle, qu’on a d’abord attribuée à ses concombres avant que des résultats de laboratoire en Allemagne ne viennent infirmer cette responsabilité. L’OFSP a indiqué vendredi qu’une troisième personne en Suisse avait été intoxiquée en Allemagne. Comme pour les deux autres malades, l’état de santé de ce nouveau patient est stable.

Inculpée malgré elle, l’Espagne n’est pas la seule à faire les frais de ce mouvement de panique. La Suisse encaisse aussi le choc, comme le confirment les estimations de l’Union maraîchère suisse. Elle enregistre une baisse de la vente des concombres du pays de l’ordre de «50% au moins», selon sa porte-parole, Simone Kamber.

Sur le terrain, ce réflexe de repli a déjà de fâcheuses conséquences dans la branche horticole. Les producteurs doivent «retirer du marché» une partie de leurs stocks. «C’est dramatique», tonne Jacques Blondin, directeur de l’Union maraîchère genevoise, important producteur de concombres, qui a accumulé dans ses frigos 180 000 pièces, dont 100 000 devront être détruites d’ici à lundi. «Nous referons un point de la situation mardi. C’est la subjectivité du consommateur qui décidera de la suite. Cela peut durer jusqu’à Noël…»

Les pertes sur le plan national sont difficiles à chiffrer mais, si la situation devait durer, certaines ­exploitations pourraient être rapidement fragilisées. «100 000 concombres, c’est 100 000 francs de manque à gagner», résume Jacques Blondin. L’Union maraîchère suisse se dit «très inquiète». «Je ne connais pas de producteur qui soit actuellement proche de la faillite, mais ils doivent tout de même payer des ouvriers pour récolter les concombres qu’ils devront jeter ensuite», déplore Simone Kamber.

Les grands distributeurs attestent, perplexes, de cette frilosité générale vis-à-vis de la cucurbitacée. «Les ventes de concombres ont baissé», constate la porte-parole de la Fédération des coopératives ­Migros, Monika Weibel, «alors que l’on sait, maintenant, qu’il n’est pas responsable de l’épidémie et que tous nos concombres sont d’origine suisse.»

D’autres fruits et légumes, comme les tomates, sont aussi concernés, annonce l’Union maraîchère, dans des proportions moindres toutefois. Sans distinction de provenance. Sans distinction entre le bio et les cultures conventionnelles non plus. Migros affirme que les tomates et les salades n’en pâtissent pas ou alors «un peu, en raison de la météo de l’Ascension, peu propice aux grillades», mais voilà tout de même le consommateur suisse en proie aux amalgames.

Le mal est fait. Chacun tente dès lors d’enrayer la psychose à sa manière. En début de semaine, la ­filière a diffusé un communiqué à la tonalité rassurante et mobilisatrice, cosigné par Bio Suisse, l’Union maraîchère et l’Association du commerce de fruits, légumes et pommes de terre (Swisscofel).

En substance: «Les légumes suisses se caractérisent par leur haute qualité en raison des règles de culture et d’hygiène scrupuleuses. Les consommateurs peuvent donc continuer à [les] acheter. [Ils sont] aussi frais que délicieux et riches en éléments nutritifs.» La déclaration est certifiée par l’Office fédéral de la santé publique.

Plus proche du consommateur, Lionel Favre, agriculteur à Riddes, se joue de cette actualité tumultueuse. Son association Les Paniers du Bisse, une organisation d’agriculture contractuelle, qui livre chaque semaine à ses abonnés une variété de fruits et légumes de saison bio, a glissé des concombres dans son panier mercredi, sans réaction outrée pour le moment.

«C’était ma façon de dire qu’il ne faut pas dramatiser.» Lui ne se sent pas victime de la frayeur qui a saisi les Suisses. Il l’attribue au créneau particulier qu’il occupe: «Nos abonnés sont sensibles aux produits de proximité. Nous entretenons une relation de confiance.»

Déjà, la question de l’indemnisation des «victimes» collatérales du concombre espagnol se pose. L’Union maraîchère songe à un dédommagement. Quant à l’Office fédéral de l’agriculture, il «n’envisage pas d’indemnisation pour l’instant» mais «suit la situation et pourra si nécessaire examiner des mesures adéquates». Un seul mot d’ordre, dans l’intervalle, des serres genevoises au Seeland: «Achetez des concombres la semaine prochaine.» ö Lire aussi en page 22

«C’est la subjectivité du consommateur qui décidera. Cela peut durer jusqu’à Noël…»