Stéphane Bussard, new york

Elle est aux antipodes du candidat à l’investiture républicaine Donald Trump. Première femme de l’Etat du Minnesota à être élue au Sénat américain, Amy Klobuchar refuse le discours populiste et outrancier du milliardaire new-yorkais dont le programme consiste à construire un mur entre le Mexique et les Etats-Unis. Dans ses interventions au Congrès à Washington, elle n’hésite pas à rappeler le parcours de ses ancêtres suisses et slovènes. Elle vient de publier un livre, «The Senator Next Door: Memoir from the Heartland» dans lequel elle consacre un passage à ses racines helvétiques.

En juillet dernier, elle a manifesté son attachement à la Confédération lors d’un dîner à l’ambassade de Suisse à Washington en présence d’un conseiller fédéral tout ouïe, Johann Schneider Ammann. Aussi n’est-il pas étonnant de voir cette Américaine de 55 ans militer en faveur d’une réforme globale de l’immigration dont le système est, de l’aveu de tous, cassé. Elle défendit déjà cette cause aux côtés du défunt sénateur Ted Kennedy en 2007, puis en 2013 dans le cadre d’un groupe bipartisan du Sénat.

«La culture suisse a été une partie intégrante de ma vie. Mes grands-parents sont tous deux nés en Suisse, mon grand-père Martin Heuberger à Kirchberg dans le canton de Saint-Gall et ma grand-mère Margaret Wüthrich à Berne. Bien qu’elle soit née aux Etats-Unis, ma mère Rose était très suisse dans sa manière d’être, même si je l’ai vue pleurer le jour où John F. Kennedy fut assassiné. Elle n’avait pourtant rien à voir avec le style glamour des Kennedy. Mais JFK était son président.»

«Fondue à Noël»

Amy Klobuchar se souvient du parc Theodore Wirth à Minneapolis où sa mère, enseignante, aimait se balader coiffée de son chapeau de randonnée sur lequel elle avait épinglé un petit drapeau suisse. «Nous étions la seule famille dans le quartier à célébrer le 1er août. Mon grand-père construisait des chalets en miniature et ma grand-mère en faisait un village illuminé durant l’hiver. Bien que ma mère soit décédée, nous continuons à manger une fondue ou une raclette à Noël. J’ai trois réchauds à raclette chez moi.»

Martin Heuberger, le grand-père de la sénatrice, travaillait à la Croix-Rouge suisse avant de faire le grand saut dans l’inconnu. En 1923, à l’âge de 22 ans, il prend un bateau à Cherbourg. Destination New York. En débarquant à Ellis Island avec seulement 70 dollars en poche, il a la désagréable surprise d’apprendre que le quota d’immigrants suisses est déjà dépassé. Détenu sur la fameuse île au large de Manhattan, il décroche l’autorisation de se rendre à Toronto en train. Mais c’est pour mieux revenir.

A peine une semaine après son arrivée au Canada, il prend un train pour Détroit où il est admis en tant qu’«alien», étranger. Amy Klobuchar le reconnaît: son grand-père n’a pas été tout à fait honnête en remplissant les formulaires d’immigration à Détroit. Il a omis de dire qu’il était déjà entré dans le pays à Ellis Island. Peu importe. Il s’installe dans le Wisconsin, à Monroe, la «capitale américaine du fromage suisse» où il va rencontrer Margaret, la grand-mère d’Amy Klobuchar. Margaret émigra en Amérique avec ses parents Bertha et John Wüthrich quand elle était encore un bébé.

Peur d’un renvoi

Les grands-parents Heuberger ont connu la dureté de la Grande Dépression et ont dû recourir à la débrouillardise pour s’en sortir. Martin ramenait de son travail à la Porth Pie Company de Milwaukee les résidus de sirop qui n’étaient pas utilisés pour la production de gâteaux. Il les transformait en confitures et les vendait dans la rue afin d’en tirer un petit pécule. Aux Etats-Unis, Martin Heuberger n’avait pas éprouvé le besoin de se naturaliser. Mais après avoir séjourné pendant dix-huit en Amérique avec le statut d’étranger, il a dû précipiter sa naturalisation, craignant de subir les effets d’un durcissement de la loi sur les étrangers en Amérique et un renvoi en Suisse en pleine Seconde Guerre mondiale.

Amy Klobuchar, qui s’applique à prononcer un «Gruezi» en guise de salut, n’a pas la nationalité helvétique. Mais elle estime avoir hérité de traits de caractère de ses ancêtres suisses: «Je travaille dur, je suis très organisée. Au Sénat à Washington, je m’évertue à forger des compromis dans le respect et la dignité. En ce sens, la Suisse a une grande tradition de rassembler les gens, de jeter des ponts. Elle a aidé les Etats-Unis à négocier la libération d’otages en Iran. Le travail qu’elle a fait à Cuba en représentant les intérêts américains va dans le même sens de ce à quoi j’aspire: une levée de l’embargo américain.»

Le 14 août dernier, Amy Klobuchar faisait partie de la délégation américaine accompagnant le secrétaire d’Etat John Kerry pour assister, en présence du conseiller fédéral Didier Burkhalter, à la levée du drapeau américain devant l’ambassade des Etats-Unis rouverte après un demi-siècle de rupture diplomatique.

La sénatrice du Minnesota est venue à plusieurs reprises se balader en Helvétie, notamment avec son père, lequel gravit un jour le Cervin. Elle a passé sa lune de miel à Kandersteg dans l’Oberland bernois et à Zermatt. Dans sa jeunesse, la sénatrice américaine rendait souvent visite en Suisse au neveu de son grand-père, Toni Heuberger. Celui-ci avait fondé la société Spirella après avoir découvert les rideaux de douche fabriqués aux Etats-Unis dans les années 1950.

Depuis 2011, Amy Klobuchar est active au sein du «Friends of Switzerland Caucus», un groupe parlementaire créé en 2003. «Les Etats-Unis et la Suisse ont des relations économiques si développées qu’il est important de les soigner. Mon Etat, le Minnesota, a des liens économiques très étroits avec la Suisse. La société Ecolab basée à Saint-Paul a son siège européen à Wallisellen dans le canton de Zurich. La société suisse Victorinox a investi dans l’entreprise Epicurean Cutting Surfaces basé dans mon Etat.» En termes d’investissements étrangers directs aux Etats-Unis, la Suisse est au sixième rang mondial avec ses 140 milliards de dollars d’investissements réalisés entre 2009 et 2013.

Ambition présidentielle

Chris Cillizza, chroniqueur du Washington Post, a consacré un billet à Amy Klobuchar à la sortie de son livre. Le journaliste n’exclut pas que la sénatrice démocrate manifeste un jour ses ambitions lors d’une future élection présidentielle. Après Fred Iklé, un immigré suisse qui devint une éminence grise de Ronald Reagan en qualité de sous-secrétaire à la Défense, Amy Klobuchar serait, si elle devait figurer dans quelques années sur un ticket démocrate pour la Maison-Blanche, la plus Suisse des Américaines aux portes du pouvoir de la première puissance mondiale.